Ton bébé avait à peine cinq jours quand on est venu l’arracher à tes bras pleins de lait, « son » lait.

Parce que le lait d’une mère appartient à son enfant.

Il avait cinq jours quand on l’a arraché à ta peau, « sa » peau.

Parce que la peau de sa mère est la peau de l’enfant qui tout juste est né.

Cinq jours durant, il a flotté dans le néant. Et tu as flotté dans le néant.

Cinq jours durant, tu as fait couler ton lait pour lui.

J’ai pleuré quand je t’ai vue sortir du tribunal avec ton bébé dans les bras.

Tu semblais hagarde.

Comment ne l’aurais-tu pas été ? Comment ne pas être soufflée, assommée par une telle violence ?

Arracher une mère à son enfant. Arracher un enfant à sa mère.

Si on était venu te le chercher directement dans tes entrailles, ça n’aurait pas été différent.

La naissance n’est pas le terme de l’enfantement.

L’enfantement, ça prend bien plus de neuf mois.

L’enfant tout juste né appartient à sa mère et la mère tout juste mère appartient à son enfant.

Par quel tour en sommes-nous arrivés à imaginer que ces deux-là étaient « séparables » ?

Qu’ils pourraient être sevrés l’un de l’autre ?

Cette rupture est un scandale pour le corps, un scandale pour l’entendement.

Mais c’est arrivé.

Comment croire que c’est arrivé ?

La dame devait être de mauvaise moralité, entendait-on.

Bien sûr, une telle chose ne peut arriver en France, au 21e siècle, sans de « bonnes raisons ».

Vous voyez bien, personne n’y croit.

Pourtant, c’est arrivé…

Mais après avoir rendu la mère à son enfant, peut-être pour apaiser une agitation publique qui se faisait gênante, voilà qu’un autre juge décide de te séparer de tes autres enfants.

Ils sont venus un soir sans prévenir. Les enfants se sont enfermés pour qu’on ne les emmène pas. Un avocat a rappelé les ravisseurs de l’État à la loi. Ils ont dit qu’ils reviendraient.

Alors vous avez fui.

Quatre mois sans avoir de tes nouvelles. Juste une vidéo avec des enfants heureux courant sur une plage.

Les armées russes ont envahi l’Ukraine. Un soir, tu m’as appelé.

« Ils ont pris tous mes enfants. Ils ont pris mon bébé, ils ne me laissent même pas le voir.

Peut-être qu’il m’arrive tout ça parce que je suis russe… »

Il est peut-être là ton problème, Marina.

Tu es différente. Tu ne fais pas ce qu’on te dit. Tu es libre.

Pour rester libre, à chaque fois, tu as fui.

Tu as fui les oppressions en Russie.

Tu as fui les oppressions en France.

Où que tu ailles dans le monde civilisé, on te fera payer de vouloir être libre.

Car le monde civilisé ne tolère pas les gens comme toi.

Et toi, tu cumules les « tares ». Tu es femme, tu es mère, tu es seule, tu n’as pas « assez » d’argent, tu es réfugiée, tu n’as aucune loi pour vous protéger, toi et tes enfants.

Tu n’avais presque rien et maintenant, tu n’as même plus tes enfants…

Et moi, j’ai envie de crier ma rage de voir ce qu’on fait aux femmes, aux mères, aux enfants.

De me sentir si impuissante face à l’immense bête appelée « civilisation ».


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