Gérard Mendel l’écrivait déjà dans son texte avant-gardiste, Pour décoloniser l’enfant : Sociopsychanalyse de l’autorité. À sa suite, je l’écrivais dans mon texte « Autorité, impérialisme adulte et colonisation de l’enfance » :
« les enfants ont été séparés des adultes et massivement regroupés, par la scolarisation, en une classe d’âge devenue classe sociale (nouvelle classe d’opprimés) et peut-être même vouée, selon Gérard Mendel, à se muer progressivement en classe politique ».
Le mouvement parti de Créteil autour du 21 septembre s’est étendu en quelques jours à des centaines de lycées ; 589 établissements étaient encore perturbés le 5 octobre, et Le Monde parle d’un mouvement « historique », notamment par sa spontanéité et son origine proprement lycéenne.
Nous y sommes : la « classe sociale scolaire » se mue, devant nos yeux, en classe politique. À coups de matraque, de LBD, de grenade de désencerclement, la prise de conscience et la naissance se font dans une douleur extrême ; la douleur physique mais surtout psychique d’une totale désillusion.
La répression policière ne fait pas seulement souffrir les individus. Que de mutilations qui ont déjà détruit des vies entières : un garçon de 14 ans atteint au visage par une grenade lacrymogène tirée avec un Cougar, un lycéen de 16 ans ayant perdu l’usage d’un œil après un tir de LBD, un adolescent de 15 ans dont la main a été arrachée par une grenade à Lens. Mais la violence policière fait aussi souffrir le groupe entier et, en le faisant souffrir, elle suscite sa cohésion dans la douloureuse conscience d’un funeste destin commun ; elle lui révèle son statut politique.
Lorsque des jeunes découvrent face à leurs revendications légitimes, et même contre ces revendications, des CRS, des contrôles, des gardes à vue et des armes de maintien de l’ordre, leur représentation du conflit change : ce qui était perçu comme un dysfonctionnement scolaire apparaît soudain comme un dysfonctionnement social et économique généré par l’État et devient ainsi un rapport de conflit avec l’État.
Toute conscience politique semble vouée à naître dans la douleur et sous les coups de ceux qui nous oppriment, quand leurs discours naturalisants sur notre condition d’opprimés ne nous suffisent plus et que nous réclamons l’arrêt de l’oppression, la justice, la dignité.
Aussi, la prise de conscience ne pouvait être que celle d’un groupe social, une véritable classe sociale et économique (jamais comptée comme telle), une catégorie d’oppression : la classe scolaire.
On pourrait tout à fait intégrer cette classe scolaire à une théorie marxiste des luttes sociales. Dans une théorie marxiste stricte, une classe se définit certes par sa position dans les rapports de production. Or les lycéens appartiennent à des classes sociales différentes, et la classe scolaire traverse les classes économiques sans les abolir, contrairement au vœu pieu des chantres de l’École de la République.
Toutefois, même si un adolescent issu d’une famille bourgeoise et un autre issu d’une famille prolétaire ne subissent pas la même domination sociale, ils partagent une position minoritaire dans la hiérarchie adultiste. Combinée à d’autres dominations (classe, race, sexe, etc.), la domination adulte engendre bien une classe d’opprimés ; les mineurs.
Mais, en plus, on pourrait parfaitement étendre le domaine des rapports de production pour y intégrer la classe scolaire qui relève d’une catégorie large des moyens de production, non pas « à venir » mais d’ores et déjà là.
Peut-être même l’enfance, comme condition d’oppression, ne pouvait-elle pas se libérer sans passer par son regroupement massif dans les écoles qui aura rendu possible l’éclosion de cette nouvelle classe. Ainsi, l’institution scolaire aurait produit les conditions matérielles de la constitution de la population scolaire en classe politique. Il y a là presque une dialectique marxienne : l’institution qui organise une population pour mieux l’administrer lui fournit en même temps les conditions de sa propre organisation collective et de sa contestation.
En effet, des adolescents isolés dans leurs familles constituent seulement une catégorie d’âge. Des adolescents regroupés quotidiennement par centaines dans les mêmes lieux, soumis aux mêmes horaires, règlements, évaluations, orientations, sanctions, pénuries et décisions prises par des adultes deviennent susceptibles de découvrir qu’une expérience vécue individuellement est en réalité une condition collective. Les revendications des lycéens portent sur les professeurs absents, les classes surchargées, les toilettes fermées, les bâtiments dégradés, les inégalités entre établissements, Parcoursup, le contrôle continu, et. On assiste là clairement à une politisation de l’expérience quotidienne des lycéens.
De plus, ce que les révoltes lycéennes contribuent à mettre en exergue, c’est le paradoxe de la condition politique de la « minorité » : assez citoyens pour subir les choix politiques des dirigeants, assez responsables pour être arrêtés, mais trop jeunes pour participer à la désignation du pouvoir qui décide de la politique qu’ils subissent. Plus de 5 000 interpellations, concernant très majoritairement des mineurs, ont été annoncées depuis le début de la phase massive du mouvement. La République leur demande d’obéir à ses lois ; ils sont soumis à ses institutions, à sa police, à son système éducatif et à ses décisions budgétaires, mais ils n’ont aucun moyen d’action contre les violences ordinaires, institutionnelles, sociales, économiques, qu’ils subissent. En cela, ils partagent tous une condition de colonisés, dont on exploite les ressources sans leur donner voix au chapitre.
Oui, la désillusion est totale, et c’est peut-être leur expérience la plus traumatisante. Désillusion que l’adulte est là pour protéger, que l’État protège les enfants, les mineurs, que l’école est faite pour eux, que la République veut former des citoyens autonomes, qu’iels ont le droit d’agir politiquement dès lors qu’iels respectent les valeurs de la République qu’on leur enseigne… L’école prétend former le citoyen, mais dès que le jeune agit en citoyen, l’institution lui rappelle violemment qu’il demeure un mineur placé sous autorité.
Mais l’École, c’est l’État. Et l’État n’admet aucune dissidence. L’École-État qui voulait fabriquer des élèves et qui a peut-être fabriqué une nouvelle classe et un nouveau sujet politiques.
Daliborka Milovanovic
Image : Berth*
*Berth, de son vrai nom Christophe Bertin est un dessinateur de presse, connu pour ses dessins humoristiques et satiriques régulièrement publiés dans de nombreux titres de la presse française, comme Siné Mensuel, Mon Quotidien, L’Humanité ou Spirou. Le dessin ici reproduit évoque l’odieuse interpellation de 151 lycéens, contraints par la police le 6 décembre 2018 devant un lycée de Mantes-la-Jolie, de s’agenouiller, mains sur la tête, en signe de soumission et d’humiliation.
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