Dans l’édition du 4 juin de Libération, deux gynécologues, David Elia et Anne de Kervasdoué, ont proposé, en féministes zélés, une tribune prétendant expliquer aux femmes comment elles doivent se libérer de la nature en se soumettant à l’industrie, en l’occurrence pharmaceutique. Voilà donc deux gynécologues, c’est-à-dire avant tout des médecins, même s’ils soignent plus particulièrement le corps féminin, qui sont donc censés en tant que tels respecter les choix de leurs patientes et délivrer une information exacte et honnête, en train d’expliquer aux femmes que leur corps est défaillant, que leur biologie est aliénante et qu’il est bon de se libérer de ses limites et de ses contraintes… en adoptant d’autres contraintes, celle de la camisole chimique ! La proposition est plus ou moins incongrue et l’échange se révèle être une arnaque. Mais ce qui est plus incongru encore est cette prétention à savoir mieux que les femmes elles-mêmes ce qui leur convient et ce qu’elles doivent désirer.

 

Qu’est-ce que le féminisme ?

Il est tout d’abord nécessaire de rappeler la nature de contingence historique du mouvement de libération des femmes dans les années 60-70. La forme d’un mouvement de libération est étroitement liée à ce par quoi on est opprimé : c’est-à-dire, pour les femmes des cultures occidentales, par leur biologie reproductive. Enfermées dans leur « fonction reproductive », dans leur « engrossabilité », dans la maternité (d’où une certaine susceptibilité de certaines féministes envers la maternité, symbole traditionnel de la soumission), c’est dans la remise en cause de ce qui était davantage un déterminisme social qu’un déterminisme biologique que s’est jouée la libération des femmes au milieu du siècle dernier. On comprend alors comment la question de la libération féministe est « occidentée » puisque dans de nombreuses sociétés occidentales, cette libération est passée par le contrôle de la fertilité et des naissances, et la libération sexuelle que ce contrôle aurait permise. Pourtant, en observant certaines cultures égalitaires comme il en est parmi les chasseurs-cueilleurs, on constate que pour les femmes, qui ne sont pas soumises aux hommes, la liberté ne réside pas dans le contrôle de la fertilité.

Mais le féminisme est avant tout une lutte pour des droits, et notamment pour le droit d’exercer son libre-arbitre, de disposer de son corps, de bénéficier des fruits de son travail, mais aussi pour le droit de faire ses propres choix de vie. Si la lutte pour le droit à l’avortement et à la contraception a symbolisé à une époque la lutte pour la libération des femmes, celle-ci ne s’y réduit pas. Se libérer, c’est tellement plus que pouvoir contrôler sa fertilité ou vivre une sexualité non reproductive. Aujourd’hui, mais c’était déjà le cas au plus fort de l’engouement pour la pilule contraceptive dans les années 60-70, certaines femmes ne souhaitent pas avoir recours aux méthodes contraceptives habituellement proposées par les professionnels de santé pour des raisons tout à fait valables et légitimes. Il est tout à fait injuste de les accuser d’être contre la libération des femmes voire d’être pour leur soumission. Rejeter l’objet qui a symbolisé la conquête féministe ne signifie pas rejeter la conquête en elle-même. Ici il ne faudrait pas faire de fétichisme et sacraliser un objet contingent : la conquête n’est pas l’objet mais sa possibilité, c’est-à-dire le droit d’y avoir recours. C’est très différent. Et c’est précisément parce que les femmes ont conquis avant tout des droits qu’elles sont en mesure d’exercer cette liberté et de faire aujourd’hui cette dialectique au-delà de cette dualité artificielle pilule/libération versus non-pilule/aliénation. En 2018, une femme qui refuse la pilule est une femme qui exprime sa liberté d’être ce qu’elle est. Les luttes féministes actuelles pour le droit à disposer de son corps durant l’accouchement ou pour le droit d’allaiter sont des approfondissements des luttes passées et non des négations. Que Anne de Kervasdoué et David Elia se rassurent : nos aïeules ont bel et bien gagné et nous les remercions d’avoir ouvert le chemin de la libération.

La « nature », ennemie des femmes ?

Nous voudrions discuter ici rapidement cette idée curieuse selon laquelle on pourrait choisir de se soumettre à la nature ou pas. Nos deux gynécologues déplorent un « retour à la nature » : comme si Homo sapiens, animal social et culturel, avait été, « à ses débuts », un être purement instinctif et que sa technologie l’avait affranchi de ses instincts, comme si sa capacité à créer des comportements adaptés à son environnement naturel et social, entre autres grâce à la technologie, ne caractérisait pas l’être humain. Et bien que « créatifs culturels », les humains ne choisissent pas de se soumettre à la nature ou pas ; ils y sont soumis de fait puisqu’ils sont des êtres naturels. On peut agir sur son environnement « naturel » et y prélever des objets voire produire des environnements et des objets non « naturels » pour se protéger de certains aléas extérieurs, mais en aucun cas, on ne peut s’extraire de sa condition d’animal régi par une certaine physiologie, à tout le moins pas sans le secours assidu de la technologie et dans une fourchette de variation par rapport à une norme physiologique qui est somme toute assez limite, n’en déplaise à ceux qui rêvent de doter l’humain de l’adaptabilité d’un tardigrade. Ainsi une femme qui choisit une méthode contraceptive qui consiste en l’observation des signaux de fertilité ou qui choisit d’éviter la douleur de l’accouchement autrement qu’à l’aide d’une analgésie péridurale ne se soumet-elle pas à sa biologie ou à « la nature » ; elle choisit simplement d’exploiter les ressources de son corps, de sa riche symptomatologie, pour vivre au mieux les grandes expériences de son désir et de sa sexualité. Au fond, ce que nous voyons là, ce sont deux gynécologues à court d’arguments, brandissant l’épouvantail d’un déterminisme biologique très mal compris (un comble pour des médecins !), qui semblent exprimer, en creux de cette injonction à en museler les expressions, un mépris du corps féminin et de sa physiologie. Malheureusement, en cela, ils ne font que refléter la façon dont notre société organise l’accueil des expressions caractéristiques du corps féminin : par la dissimulation.

Et derrière cette idée de « contrainte spécifique » c’est-à-dire liée au sexe, il y a une forme de dévalorisation du corps féminin par la suggestion que celui-ci est plus fragile, plus vulnérable, plus « lourd » (à porter) d’une certaine manière (comment ne le serait-il pas puisque c’est par l’intermédiaire de leur biologie que les femmes ont été si longtemps asservies par les hommes ?). C’est précisément cette idée de fragilité du corps féminin qui a justifié son assujettissement à la médecine. La vulnérabilité féminine, ce « roman obstétrical » (en référence au « roman de la médecine » de Molière), cette histoire de notre incompétence foncière qu’on nous raconte depuis que nous sommes de petites filles, et qui fait fi des preuves et des faits (comme la physiologie extrêmement performante et adéquate de la parturition), cette « terminologie de la défaillance physiologique » selon l’expression de la sémiologue feu Stéphanie St-Amant  est le mensonge par lequel la médecine a pu revendiquer un pouvoir sur nos corps et ce pouvoir s’exerce encore aujourd’hui dans une rhétorique fallacieuse de libération. Mais la libération ne se situe pas dans la médicalisation, elle se situe dans le droit et le choix.

Une libération, vraiment ?

Nous avons beau retourner le verbe « se libérer » dans tous les sens, nous ne comprenons pas comment il peut signifier « être dépendant ». Or ce que nos deux gynécologues proposent aux femmes en guise de conditions de libération vis-à-vis d’une biologie trop contraignante, trop « gênante » (nous préférons rectifier en « une biologie dont le mépris est socialement organisé »), c’est de dépendre d’une part de l’industrie pharmaceutique, d’autre part, de la prescription médicale, puisque la péridurale, la pilule, le traitement hormonal substitutif sont des médicaments qui doivent obtenir une autorisation de mise sur le marché selon des conditions très précises et restrictives. Le choix d’une « camisole chimique » selon l‘expression de Marc Girard, auteur de La Brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne constitue-il moins une soumission que le choix de la « camisole biologique » ? Les femmes ne se sont-elles pas contentées de changer d’oppresseur, se demande le même Marc Girard ? Nous avons tendance à penser que la chimie est plus contraignante que la « nature » car dépendante d’une technologie très complexe et de l’industrie. Elle induit chez ceux qui y ont recours une grande dépendance matérielle. La pilule, il faut pouvoir la produire, il faut pouvoir l’acheter. Pourquoi la liberté devrait-elle impliquer la dépendance vis-à-vis d’objets qu’on ne peut produire soi-même ? La médicalisation du corps n’est pas toujours, loin s’en faut, synonyme d’autonomie de la personne. Et une des premières et plus importantes prérogatives des femmes que cette médicalisation met en péril, c’est la connaissance de soi, de son propre corps, de ses rythmes, de ses expressions. Marc Girard parle à ce sujet de « fragilisation cognitive » car la contraception médicalisée a fait perdre aux femmes la connaissance de leurs rythmes biologiques et du fonctionnement de leur corps. C’est aussi le cas de l’accouchement qui a été médicalisé et dont l’une des conséquences est que les femmes ne « savent » plus accoucher. Le corps sait pourtant dire tant de choses sur comment il voudrait être traité et soigné. Par ailleurs, la pilule peut aussi être vue comme une soumission à la sexualité masculine, les femmes étant rendues sexuellement disponibles à tout moment ; pourquoi supposer que l’épanouissement sexuel implique une disponibilité sept jours sur sept ? Et que sait-on de l’épanouissement sexuel de l’époque pré-pilule ? Le lien entre contraception et épanouissement sexuel n’est pas du tout évident ; pour qui cela a-t-il constitué une libération ? Mais au fond, le problème n’est pas tant celui de la dépendance ou de la soumission que celui du choix. Tout choix peut être vu d’une certaine manière comme un acte de soumission, par lequel on abandonne certaines libertés à la faveur d’une liberté qui nous est plus désirable. Choisir de se « soumettre » à la « nature » est aussi légitime que choisir de se « soumettre » à l’industrie quand le choix est réel. Rendre vraiment les personnes libres, c’est permettre leur autonomie, rendre leurs choix possibles et, surtout, ne pas entraver l’exercice de leur libre-arbitre et de leur jugement avec des arguments aussi déloyaux que ceux que l’on trouve sous la plume de nos deux gynécologues dissimulateurs qui auraient pu commencer leurs lamentations par une déclaration en bonne et due forme de leurs conflits d’intérêts.

Sophismes, mensonges, manipulations

La hantise des anciennes générations semble être que les nouvelles les « oublient ». Pourquoi lorsqu’une femme refuse une méthode de contraception chroniquement invasive comme un DIU ou un patch et lui préfère, mettons, la symptothermie, certaines « anciennes » les accusent-elles d’être ingrates ? Tout se passe comme si les choix différents des filles remettaient en cause leurs luttes des mères. C’est à cet esprit de loyauté par lequel un adulte « tient » un enfant que les deux gynécologues ont recours pour convaincre les femmes de rester dans le giron de l’industrie pharmaceutique. C’est à la fois du chantage affectif et de l’infantilisation car cela laisse supposer que les femmes ne sont pas capables de créer par elles-mêmes de nouvelles façons de vivre leur sexualité. Elia et de Kervasdoué parlent de « méthodes ‘naturelles’ d’un autre âge ». Nous aurions aimé savoir à quelles méthodes ils font allusion exactement. Cela aurait permis d’identifier par exemple une attaque contre les méthodes fondées sur l’observation des symptômes de la fertilité qui est tout sauf une méthode d’un autre âge. Cette méthode est au contraire fondée sur les connaissances les plus récentes sur le fonctionnement de la fertilité humaine et est, de ce fait, davantage fondée sur la science que les cocktails de molécules industriellement produits et mis sur le marché en dépit de leurs nombreux inconvénients. Comment peut-on ici invoquer la science (ou la rigueur scientifique) alors même que les effets négatifs de la pilule ou du THS sont occultés ? N’oublions pas comment la pilule a été élaborée : testée illégalement et sans leur consentement sur des femmes pauvres à Puerto Rico, puis sur des femmes en hôpitaux psychiatriques afin qu’elles ne puissent pas suspendre la prise de la pilule malgré les effets secondaires. Parmi les cobayes, il y a eu plusieurs décès mais pas d’autopsie… La pilule produit des effets secondaires chez de nombreuses femmes : perte de libido, nausées, migraines, sècheresse vaginale, mycoses à répétition, etc. Il est totalement absurde ici de se référer à la science et on convoque cette dernière pour convaincre les femmes que ces molécules sont sûres et ne présentent pas d’effets secondaires importants, c’est carrément de la désinformation ! Plus loin, nous lisons que les nouvelles générations contestent les « bienfaits de la médecine ». Il se trouve justement que la fertilité n’est pas un mal en soi et la pilule n’est pas un médicament censé le soigner, elle n’est pas curative. La sexualité n’est pas une maladie, chacune gère la sienne comme elle le souhaite. Aller chez un médecin n’est ni une obligation ni une nécessité médicale, c’est un choix (et en l’occurrence c’est une habitude et une injonction). Il est tout à fait possible de recourir à d’autres méthodes de contraception qui ne requièrent pas l’intervention du soignant. Rappelons que dans les années 1960, il a fallu contourner la loi afin d’introduire la pilule sur le marché en en faisant un « médicament pour fonction » alors qu’elle n’en est pas un à proprement parler. Comment peut-on assimiler les bienfaits de la pilule (qui pour de nombreuses femmes sont réels) aux bienfaits de la médecine ? Et comment peut-on parler de bienfaits en ignorant aussi superbement les méfaits ? Comment peut-on invoquer comme une valeur absolue un « progrès technique » dont les femmes se détourneraient par ignorance (le rejet des « acquis de la science ») ou par méfiance (« inquiétées par des faiseurs de peurs ») quand c’est le progrès éthique qui est la valeur cardinale ici ?

Plus loin encore, les deux gynécologues concluent de la baisse du recours au THS de 2002 à 2017 (on passe de 2 millions à 600 000 consommatrices) que « La majorité des femmes dans la cinquantaine, comme leurs grands-mères, souffrent donc de nombreux symptômes ». Mais qu’un million de femmes abandonnent le THS n’implique pas qu’elles souffrent de la ménopause ou qu’elles ne traitent pas autrement les symptômes de celle-ci ! Ne serait-ce pas un manque à gagner financier que ces anciens patrons ou conseillers de laboratoires concepteurs de THS sont en train de déplorer ? Et nous avons le sentiment de lire ici, par sélection d’études à méthodologie douteuse, une justification a posteriori et opportuniste du THS par le fait qu’il réduirait le risque cardio-vasculaire, certains cancers et les fractures dues à l’ostéoporose. Les femmes se réfugieraient dans des méthodes aussi « naturelles » qu’inefficaces : désinformation ; la méthode des indices combinés affiche un excellent indice de Pearl qui la place aux côtés du DIU et du préservatif. Le recours aux interruptions volontaires serait en augmentation (à cause de ces méthodes naturelles inefficaces) : désinformation ; le nombre d’IVG stagne depuis plusieurs décennies voire décroît ces trois dernières années (chiffres DRESS 2017)

La rationalité n’est pas le privilège de la médecine

Le non-recours à une solution technique n’implique en rien l’abandon de sa rationalité. Le choix de vivre sans contraception hormonale ou mécanique ou sans THS est un choix rationnel car il est fondé sur des raisons. Et ces raisons sont parfaitement légitimes ; les médecins doivent apprendre à les écouter, les respecter et s’y s’adapter. Les charlatans ont toujours existé et les femmes comme les hommes ne s’y laissent pas prendre davantage aujourd’hui qu’hier. Si l’on veut critiquer les rebouteux qui font circuler les énergies, qu’on le fasse mais pas en conspuant les femmes qui n’ont plus confiance en certains dispositifs médicaux ou en le corps médical, sans réfléchir honnêtement aux raisons qui les ont poussées à se méfier (violences, remarques blessantes ou humiliantes, refus de soins…) Le médecin n’est pas intouchable parce que médecin ; il dissimule parfois sa propre irrationalité (contre laquelle il n’est pas immunisé) derrière son autorité ou celle de la science. C’est par exemple le cas de la « sophistication pseudo-scientifique » de la médecine obstétricale où des rites obstétricaux irrationnels persistent en dépit des preuves de la science.

Si la contraception médicalisée ou autres modes de médicalisation de la physiologie féminine tels la péridurale, le THS (voire tous moyens qui permettent de museler les manifestations de la physiologie féminine, tampons absorbants, patchs supresseurs de menstrues, etc.) peuvent être vue comme une libération, ils peuvent aussi être vus comme une nouvelle forme d’aliénation, plus insidieuse car se donnant l’allure d’une libération et d’un progrès moral (tristement réduit au progrès technique). Alors, refuser l’aliénation technique et chimique équivaut à se libérer des contraintes culturelles, sociales, économiques, politiques qui pèsent sur le corps des femmes. Limiter les raisons du choix des femmes en direction de méthodes non médicales à des scandales sanitaires qui finalement n’en seraient pas, c’est complètement nier les effets secondaires réels subis par de nombreuses utilisatrices, et qui ne sont plus considérés comme normaux. Les femmes n’acceptent plus d’inonder leur corps de molécules qui diminuent leur libido et qui, de plus, représentent une contrainte et une responsabilité quotidiennes : prendre un cachet chaque jour à heure régulière est contraignant et impose aux femmes une sexualité soucieuse ! En ce qui concerne les effets secondaires qui ne sont plus acceptés comme ils ont pu l’être auparavant, rappelons que les scientifiques ayant créé la pilule contraceptive avaient commencé par en élaborer une pour hommes, mais face aux effets secondaires subis (maux de tête, sautes d’humeur, rétrécissement des testicules, etc.), ils ont préféré élaborer une pilule pour femmes, en partant du principe que ces dernières rechigneraient moins à subir ces inconforts. Refuser de subir des effets secondaires envahissants et quotidiens et faire le choix d’une contraception éventuellement moins efficace mais qui ait moins d’impact sur leur santé générale n’est en rien une soumission ou un recul, c’est un choix éclairé. En revanche, prescrire la pilule à tour de bras à toutes les femmes qui se présentent dans un cabinet médical, en méprisant leurs désirs et leurs ressentis, ou encore ne pas proposer d’autres moyens de contraception, en faisant croire par exemple qu’ils ne nous sont pas autorisés (DIU pour les nullipares, cela entrave un choix éclairé, et alors où est la liberté ?

Catégories : Écoféminisme

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