L’autorité est en crise, dit-on : école, famille, entreprise, État, banlieues dites sensibles, prisons… Ceux qui prétendent détenir une autorité sur d’autres, enseignants sur élèves, parents sur enfants, patrons sur employés, police sur civils, gardiens de prison sur détenus, déplorent les remises en cause et les contestations de plus en plus fréquentes et violentes de leur autorité. Mais est-ce vraiment à déplorer ? Ne peut-on voir dans cette crise un sens plus profond que la simple remise en cause de valeurs traditionnelles, à restaurer à tout prix ? La notion d’autorité, la persistance de son usage est-elle pertinente ? Les nostalgiques de l’autorité ont-ils raison de vouloir la rétablir ? La notion et le « phénomène autorité [1] » ont-ils leur place dans la compréhension et le développement de la relation entre parent/adulte et enfant ?

Le terme « autorité » admet plusieurs acceptions, mais je ne retiendrai ici que celle qui apparaît en premier dans les dictionnaires, à savoir « le droit de commander, le pouvoir (reconnu ou non) d’imposer l’obéissance [2] ». L’Encyclopédie Universalis ajoute une caractérisation supplémentaire et définit l’autorité comme pouvoir d’obtenir sans recours à la contrainte physique un certain comportement de la part de ceux qui lui sont soumis. Or je pense, à la suite de Gérard Mendel, que la contrainte physique est constitutive de la mise en forme du phénomène autorité.

La force de l’autorité

En théorie, l’autorité se distingue de la force dont elle n’aurait pas besoin car elle serait légitime par essence ou par la loi. Une figure traditionnelle de l’autorité est celle du père [3] qui a, par essence, celle de son âge et de son sexe, autorité sur les enfants (et les femmes). Or, quel que soit le masque de légitimité revêtu par l’autorité, celle d’un état (de supériorité), d’une valeur (suprême), d’une loi, d’un droit, son premier et son dernier recours est bien, en définitive, la force. Le premier car l’autorité se met en place par une démonstration de force inaugurale (la première fois qu’un parent a saisi physiquement un enfant pour le forcer à faire quelque chose). Le dernier parce qu’il n’existe pas d’autorité sans pénalisation de sa contestation, de la transgression des règles qu’elle édicte. Et même entre ces deux manifestations de force, l’autorité continuera d’exhiber sa force, ne serait-ce que par son évocation (les menaces), « pour ne pas avoir à s’en servir », pour l’économiser. D’ailleurs, ne parle-t-on pas d’exercice de l’autorité? Celle-ci est action, et donc force. La force, même symbolique, demeure de la force, parce qu’elle agit, s’imprime, à des niveaux psychologique et émotionnel profonds. Ainsi, la prérogative liée à l’âge, au fait d’être majeur ou adulte exprime essentiellement une prérogative liée à la force, celle de plus grands moyens physiques et intellectuels. Dès lors, contester l’autorité n’est-il pas une façon, en poussant sa logique à son extrême, de montrer qu’en définitive, elle n’a que la légitimité de la force brutale, celle qui réprime, et dont elle n’est que le masque mystifiant ?

Transcendance et inégalité

La mystification consiste à faire croire que l’autorité est la revendication légitime de la société sur l’individu, alors que la plupart du temps, elle est la revendication violente d’une minorité de forts sur une majorité de faibles. La répression est censée faire craqueler ce fin masque de respectabilité et de légitimité. Malheureusement, quand le masque de l’autorité tombe, on ne dit pas qu’elle a été démasquée, mais qu’elle a été bafouée ou outragée. En effet, la remise en cause de l’adulte, du parent, de l’enseignant, de l’État a toujours plus ou moins un caractère de sacrilège car alors, « les colonnes de la société tremblent à leur base [4]». Selon Gérard Mendel, l’autorité est un des derniers mots qui, sans le dire, désignent le sacré, qu’il soit religieux (Dieu, le patriarche) ou laïque (l’État, le parent, l’enseignant). L’autorité est, en effet, indissociable d’une croyance en une transcendance, celle d’un être ou d’un état supérieur, dont elle va tirer sa légitimité, et qui va s’incarner, dans un mode hiérarchique, en divers individus et institutions. Et sous le dernier barreau de l’échelle de l’autorité, il y a l’enfant sur lequel tout le monde a autorité et qui, lui, n’a autorité sur personne, pas même sur lui-même. Le champ lexical du niveau ou de la taille vient appuyer cette hiérarchie de l’autorité ; on parle de « petits » et de « grands », de « majeurs » et de « mineurs », l’Autorité de santé française, par exemple, se dit « Haute », etc. Ceux qui sont au-dessus, en haut, plus grands, ont la précédence et décident pour ceux qui sont sous leur tutelle. Il s’ensuit que la notion d’autorité implique celle d’inégalité entre celui qui est l’autorité, la représente, la détient, l’exerce et celui qu’elle domine de sa hauteur. Elle est inégalité aussi parce qu’elle est asymétrique et irréversible, c’est à-dire qu’elle ne s’exerce jamais que dans un sens, le seul moyen d’acquérir de l’autorité étant de « grandir », dans une sorte de transmutation mystérieuse, alchimique, d’une essence à une autre, du plomb à l’or, de l’enfant à l’adulte. Or, je postule avec Gérard Mendel qu’il n’existe pas d’adulte en soi ni d’enfant en soi ; admettre comme essentielle et naturelle une telle différence, qui m’apparaît davantage comme construite et contingente, est la prémisse funeste de l’inégalité des droits. Et effectivement, l’autorité implique, pour ceux qui en sont pourvus, des droits plus favorables, des privilèges supérieurs. Or l’inégalité des droits ne peut être une base solide pour la construction de relations harmonieuses, justes, épanouissantes.

De l’autorité parentale

Le concept juridique d’autorité parentale est une notion bipolaire qui s’analyse en droits et obligations. L’indication selon laquelle cette autorité est toujours exercée dans l’intérêt des enfants (voir articles 371 et suivants du Code civil) devrait éviter les contradictions qui pourraient surgir entre la notion de droit des parents et celle d’intérêt de l’enfant (un parent a-t-il par exemple le droit de circoncire un enfant mâle ?). Mais qui décide de ce qui est l’intérêt de l’enfant ? L’idée même que des personnes puissent disposer de droits sur une autre personne me semble en contradiction avec l’énoncé des droits humains. Les droits des parents consistent en droit de déterminer le lieu de résidence de l’enfant, de surveiller ses fréquentations et ses déplacements, de choisir son orientation scolaire et professionnelle, de gérer ses biens (il sera associé aux décisions le concernant progressivement selon son âge). De tels droits sur des personnes adultes nous sembleraient-ils admissibles ? De plus, il est évident que les droits que s’arrogent les parents dépassent en général largement ceux énoncés par le Code civil (par exemple, celui de frapper ou de punir que, du reste, les législateurs s’obstinent à refuser de condamner, ne serait-ce que dans le cadre d’une loi civile). Il est significatif que le concept juridique d’autorité parentale soit désigné par le terme « autorité ». Car il s’agit bien d’une relation asymétrique, hiérarchique, inégalitaire qui y est définie et le choix du terme ne fait que valider la réalité sociale. La notion d’autorité est profondément antinomique de celle d’intérêt de celui sur lequel l’autorité s’exerce, cela malgré la précision de primauté de l’intérêt de la personne soumise, qui reste l’objet du droit d’une autre personne, et quelles que soient les tentatives de redéfinition de l’autorité en termes de cadre, de structure qui fournirait sécurité et protection à la personne qui y est assujettie. Comme l’explique Gérard Mendel, toutes les formes d’exploitation humaine s’appuient sur le phénomène autorité, dérivé lui-même de la dépendance biologique et psycho-affective de l’enfant par rapport aux adultes.

L’exploitation de la dépendance

La dépendance biologique, affective, matérielle de l’enfant est l’assise psychologique du fait social qu’est le phénomène autorité. Les enfants sont en effet particulièrement vulnérables et dépendants de la protection et des soins apportés par les adultes. Cette protection et ces soins conditionnent sa survie, notamment pour les plus petits. Ainsi, les enfants recherchent avec ardeur l’amour et la reconnaissance de ceux qui s’en occupent et souffrent si ceux-ci lui sont refusés, toujours prêts à accepter n’importe quoi pourvu qu’on les aime et les approuve. C’est sur la base de cette dépendance que la forme la plus pernicieuse de relation d’autorité a pu s’établir, celle par laquelle l’autorité et son corollaire, l’obéissance, semblent naturels. Dans une relation fondée sur l’autorité, l’enfant est conditionné à se soumettre à la volonté de ses parents. Cette soumission peut s’obtenir par la contrainte physique qui est cependant coûteuse en efforts et assez peu efficace en raison du fait que le rapport de forces peut changer à mesure que l’enfant grandit. Mais c’est le « chantage au retrait de l’amour », plus ou moins clairement exprimé comme tel, qu’on appelle aussi « chantage affectif », qui permet d’obtenir la soumission la plus profonde, faisant le lit de la soumission future à tout ce qui se présentera comme une autorité. D’autres formes de manipulation, parfois très subtiles, peuvent être employées, exploitant l’immaturité émotionnelle, psychologique, intellectuelle des enfants. Le conditionnement à la soumission étant précoce, la prise de conscience du phénomène autorité est diffcile. Et même quand, en grandissant, l’enfant devenu adulte comprend intellectuellement le processus, l’empreinte, la rupture de l’intégrité psycho-affective demeurent, le rendant particulièrement vulnérable aux velléités autoritaires d’individus ou d’institutions. D’ailleurs, la plupart du temps, l’inéluctabilité, la nécessité, « pour maintenir l’ordre » dit-on, d’une autorité semble évidente à ceux qui en ont subi une forme ou une autre depuis leur plus tendre enfance. Tous les nostalgiques de l’autorité, qui en dénoncent la crise et en souhaitent le rétablissement ne seraient au fond que d’ex-enfants parfaitement conditionnés à se soumettre aux parents, puis à leurs enseignants, et à d’autres adultes. Ce qu’un enfant comprend comme des conditions d’amour, mais aussi la force qui s’exerce sur lui directement et indirectement entravant sa liberté, l’empêchent de se développer optimalement d’un point de vue psychologique et intellectuel (et peut-être même physique) et d’évoluer vers l’autonomie. (Mais est-ce vraiment l’autonomie qui est recherchée dans l’éducation, étant donné que celle-ci doit produire des êtres capables de pérenniser un certain système social?) Devenu adulte, il sera soumis à ses patrons, à des relations toxiques, à des lois injustes, etc., rendant possibles toutes les formes d’exploitation humaine. C’est ainsi que le phénomène autorité est ancré dans une relation parent/enfant inégalitaire qui valorise la soumission [5], et qui tend à entretenir, cultiver la dépendance, afin de perpétuer les dominations sociales.

Mort de l’autorité

Le phénomène autorité est un phénomène psycho-sociologique assez archaïque, pas seulement parce qu’il représente un fonctionnement social dépassé, mais aussi parce que le type de relation entre parent/éducateur et enfant qui le conditionne est lui-même dépassé, même si de nombreux parents et éducateurs continuent de penser leur relation aux enfants et aux élèves sur un mode hiérarchique et inégalitaire. Ces prérogatives parentales et, plus largement, adultes, sont en effet de plus en plus contestées sous la forme du mal-être et de la révolte des plus jeunes. Les mutations sociales des cent cinquante dernières années, les révolutions industrielle, technologique, numérique, ont impliqué une réorganisation économique et sociale et de nouvelles façons de s’informer et de communiquer : les enfants ont été séparés des adultes et massivement regroupés, par la scolarisation, en une classe d’âge devenue classe sociale (nouvelle classe d’opprimés ?) et peut-être même vouée, selon Gérard Mendel, à se muer progressivement en classe politique. Les autorités parentale et professorale perdent leur emprise car les enfants sont de plus en plus, et de mieux en mieux, n’en déplaise aux sceptiques, informés par les nouveaux canaux d’information et de communication liés au développement numérique (et avant les TIC [6], par la télévision) ; ils ne sont plus crédules face aux fables des adultes qu’ils peuvent désormais vérifier, soumettre à la critique. Ainsi, c’est sans doute notre société techno-numérique moderne qui est la véritable cause de la crise de l’autorité, sensible dès les années 60-70. Toute autorité est illégitime pour ceux qui ne reconnaissent pas les hiérarchies. Or dans un univers ouvert, relativiste, multi-culturel, décloisonné, les hiérarchies ont été mises à mal dans leur légitimité. Dès lors, l’autorité ne peut être maintenue qu’au prix d’une augmentation des rapports de force, de la violence, de la répression ; elle s’appuie sur la technologie policière, le conditionnement psychologique, la psycho-pharmacologie, les psychothérapies « rééducatives » et normatives, etc.

Révolution pédagogique

Que peuvent faire les parents face à leurs enfants qui ne reconnaissent pas ou plus (et c’est heureux, car c’est une vraie chance de construire une nouvelle relation !) leur autorité ? Comment (bien) renoncer à ce rapport parent/enfant hiérarchique, source de conflits insolubles autrement que dans le sacrifice d’une des deux parties, en général la plus faible ? Comment abandonner définitivement ce modèle inopérant, inefficace, cause de souffrance pour les enfants comme pour les parents ? Il existera sans doute toujours des conflits d’intérêts et de besoins entre individus, qu’ils soient adultes ou enfants, ou entre l’individu et le groupe. Mais la restauration de l’autorité ne peut plus être une réponse valable et acceptable aux conflits car elle est inéluctablement vouée à échouer ; comment s’y prendrait-on donc autrement que par la démonstration de force ? Il est nécessaire de trouver d’autres façons de résoudre les conflits qui peuvent naître entre adultes et enfants ; les laisser advenir pour les transformer en consensus ou modus vivendi plutôt que d’y couper court par la répression, ce qui les empêche d’évoluer vers une résolution apaisée. De plus, comment ne pas voir les effets à court et long terme du dressage à la soumission ? Celle-ci empêche le développement psycho-affectif et intellectuel de l’enfant sans cesse bridé dans sa légitimité à disposer de son corps, de sa sensibilité, de sa volonté, de son intellect, de son libre arbitre. La soumission ne forme pas, n’épanouit pas les forces vives de chacun ; elle est abrutissante, débilitante et déresponsabilisante. Gérard Mendel nous invite à effectuer une « révolution pédagogique » qui n’est pas une nouvelle façon d’enseigner mais une autre façon d’éduquer les enfants qui est fondée sur l’égalité enfant/adulte. Il propose de développer un droit de l’enfant qui n’appartient plus ni à sa famille, ni à l’État, mais à lui-même, ou plutôt d’élargir aux enfants les droits humains. Pour l’heure, l’enfance est considérée comme une condition humaine particulière qui justifie un traitement juridique, et donc des droits, différents et inégaux. Cette inégalité juridique n’est pas plus acceptable qu’une inégalité morale. Ainsi, Gérard Mendel propose par exemple le droit de vote à 12 ans. Le consensus auquel on se donne la possibilité d’aboutir en laissant le conflit émerger et s’exprimer, ne peut advenir qu’en postulant et en rendant effective l’égalité. Mais il ne s’agit pas pour autant d’abolir l’enfance, selon l’expression de Shulamith Firestone [7]. Car même si nombre de ses caractéristiques sont culturellement construites et servent à justifier la mise sous tutelle des enfants, d’autres, liées à leur développement physique, sont plus pertinentes. Dans ce nouveau modèle, l’enfance possède une valeur et des richesses qui lui sont propres et qui sont indispensables à l’adulte, comme la curiosité, la spontanéité, une certaine irrationalité, etc. Il s’agira notamment, par sa valorisation, de permettre l’épanouissement et de favoriser la persistance d’un état d’enfance toute la vie durant. Car il n’y a pas d’adulte en soi, ni d’enfant en soi, seulement des caractères neurobiologiques et sexuels étouffés ici, et développés là ; l’enfant peut avoir beaucoup de l’adulte en soi, tout comme l’adulte peut avoir beaucoup de l’enfant en soi. L’enfant d’aujourd’hui est un colonisé et pas plus que le colonisé, il ne peut élaborer sa propre culture, développer ses richesses propres, puisque la culture des adultes l’étouffe. L’enfant d’aujourd’hui n’est pas un enfant mais un être infantilisé. Le phénomène autorité fait d’abord disparaître l’enfant en l’homme puis l’homme en l’exploité/colonisé. La révolution pédagogique consiste en une abolition de la dichotomie adulte/enfant et en une décolonisation de l’enfance qui permettra à celle-ci d’épanouir ses richesses à tous les âges de la vie.

1 Le « phénomène autorité » est une expression que j’emprunte au sociologue Gérard Mendel dont l’essai Pour décoloniser l’enfant (Éditions Payot, 1971) a en partie inspiré ma réflexion. Elle désigne le fait même qu’il existe des relations d’autorité dans une société donnée.

2 Le Grand Robert de la langue française.

3 L’autorité a, du reste, tendance à s’incarner dans l’image du père.

4 Mendel, op. cit.

5 Soumission qui ne dira jamais son nom et qui sera rebaptisée « respect » et parfois même « rationalité ».

6 Technologies de l’information et de la communication.

7 Pour l’abolition de l’enfance, Éditions Tahin Party (2007).

Article initialement publié en mars 2017 dans le n°63 du magazine Grandir Autrement.

Catégories : Éducation

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