En octobre 2016 est paru chez Flammarion Les Brutes en blanc, une charge sans complaisance contre la façon dont une bonne partie des professionnels de santé traitent les patients. « Brutalité », « violence », « maltraitance », les mots semblent excessifs et suscitent des protestations, notamment de la part de l’Ordre des médecins. Pourtant, en lisant l’ouvrage de Martin Winckler [1], on comprend que cette violence médicale est courante, massive, banale, intériorisée au point qu’on la considère comme « normale ». Cette violence aussi bien symbolique que physique et psychologique est liée à la façon dont les médecins sont formés en France mais sans doute aussi à une culture de violence éducative ordinaire qui nous conditionne à accepter les maltraitances depuis notre plus tendre enfance. En mars 2017, j’ai eu l’occasion d’interroger Martin Winckler pour développer quelques aspects de la maltraitance médicale.

Daliborka Milovanovic : Dans votre ouvrage, vous défi­nissez la violence ou la maltraitance médicale comme un « défaut de » plutôt que comme un « excès de ». Défaut d’écoute, de réconfort, de disponibilité, de bienveillance, de con­fiance, de sollicitude, de temps, d’information, etc., plutôt qu’excès de gestes, de prescriptions, de paroles, même si l’excès est un autre versant bien réel de cette violence. Cela recoupe-t-il une distinction entre maltraitance et violence ? Faites-vous une distinction nette entre les deux ?

Martin Winckler : La maltraitance, c’est ce que ressent le patient, et ça comprend de la violence. Mais des paroles non-violentes, dites sur un ton tout à fait neutre, ou même le silence (la non-réponse aux questions) peuvent être maltraitants. Je préfère parler de maltraitance car c’est au/à la patient.e de dire qu’il/elle est maltraité.e et cela se base sur son ressenti, et non sur l’aspect apparent de ce que dit ou fait le médecin. Un médecin en apparence bienveillant peut tout à fait être maltraitant parce qu’il est paternaliste et manipule…

Cette sollicitude envers le malade est-elle au fondement de la relation malade-médecin ? Doit-elle être restaurée, après avoir été perdue, ou doit-elle être instaurée ?

Elle n’a pas été « perdue », elle manque à beaucoup de médecins, parce que leur formation n’en fait pas un critère de recrutement et un modèle de comportement. On ne peut pas soigner sans être perçu comme bienveillant par le patient. Ma dé­finition est simple : soigner c’est faire en sorte que la personne qui souffre se sente mieux (ou moins mal) physiquement et/ou moralement en sortant que quand elle est entrée. Cela veut donc dire que c’est aux patient.e.s de défi­nir la qualité (bonne ou mauvaise) de la relation, et non aux médecins.

Dans votre livre, on a l’impression que les médecins français sont les plus maltraitants du monde. Est-ce lié au statut de la profession, à la formation ?

Je pense que c’est culturel, et lié aux conditions socio-économiques. Je ne comparerai pas la France à des pays moins riches. Mais si on la compare aux pays comparables (Europe de l’Ouest, Amérique du Nord) la culture médicale est très paternaliste – ce qui est le reflet de la société française, très hiérarchisée. La formation est élitiste, le statut social des médecins supérieur (et « à part ») aux autres professions médicales, etc. Tout ça fait le lit du paternalisme et de la maltraitance, en rappelant que ces sujets ne sont même pas abordés pendant la formation.

Bientraiter les gens paraît évident à tout le monde mais la maltraitance semble difficile à mettre au jour. La maltraitance médicale a-t-elle fait l’objet de mesures, d’évaluations ? Ce qui pourrait la rendre plus « objective »…

Il faudrait pour ça écouter ce que les patients disent. Encore une fois, c’est à eux de le défi­nir et ça devrait donc relever des obligations des médecins et des sociologues de la santé d’enquêter sur le sujet. C’est fait en Angleterre ou aux États-Unis ou au Canada. Ça n’est pas fait en France, où les médecins ne sont même pas tenus par la loi de mettre leur formation à jour, et où ils sont encore moins prêts à examiner leurs comportements au prisme du regard des patients !

À votre avis, pourquoi les patients maltraités ne disent rien ? Pensez-vous qu’il existe un lien entre la violence éducative ordinaire et la tendance à ne pas se défendre ?

Certainement. On le voit dans toutes les strates de la société française : plus une personne est haut placée, plus elle semble inattaquable. Je pense que le silence est du même ordre que celui des personnes (adultes et enfants) battues ou violées, quel que soit leur âge. La violence par fi­gure d’autorité est très difficile à dénoncer et à combattre, car l’autorité continue à s’exercer sur la personne maltraitée. Porter plainte après une rixe dans la rue ou un cambriolage, c’est simple : c’est un étranger qui nous a agressés. Contre une personne de con­fiance, c’est très compliqué. Les femmes qui ont accouché dans des circonstances difficiles par exemple ne veulent pas porter plainte parce qu’elles ont envie de passer à autre chose. Ce silence (parfaitement compréhensible) permet à beaucoup de comportements de rester impunis et je pense que beaucoup de maltraitants le sont parce qu’ils se sentent intouchables. De fait en France (contrairement aux États-Unis) il est très difficile de poursuivre un médecin en justice (voir le procès Hazout [2]).

Vous parlez beaucoup de violences envers les femmes, mais vous précisez que ces violences sont présentes quel que soit le sexe et quelles que soient les spécialités médicales autres que la santé des femmes. Y a-t-il aussi une maltraitance médicale en direction des enfants ?

Elle existait beaucoup il y a encore quelques années, tant qu’on disait qu’un enfant qui ne pleure pas n’a pas mal – et on ne les soulageait pas. Pendant longtemps, on a fait des gestes sur les nourrissons sans anesthésie au prétexte qu’ils allaient « oublier ». Et tout ça est faux. Les enfants qui souffrent se replient sur eux-mêmes. Quand on leur donne de la morphine, ils se remettent à jouer et à communiquer. Autre exemple : beaucoup de médecins continuent à imposer aux mères de décalotter le pénis de leur petit garçon pour des raisons « hygiéniques », ce qui n’a aucune validité scienti­fique. C’est de la maltraitance aussi. Je pense qu’on continue à maltraiter les enfants, mais que ça ne se voit pas. (Et souvent ils peuvent encore moins se plaindre que les adultes.)

L’envergure du problème nous donne l’impression que nous n’y pouvons rien ; que peuvent faire les patients pour faire cesser ces comportements abusifs de la profession médicale ?

Protester, partir sans payer, échanger, porter plainte, s’organiser en association, bref : ne plus subir.

Offrir écoute, réconfort, information, disponibilité, etc., cela demande du temps, vous répondra-t-on. La violence médicale n’est-elle pas aussi liée à une violence inhérente aux sociétés industrielles ? Car la médecine n’échappe pas à l’industrialisation, la mécanisation, la taylorisation…

Certainement, mais alors nous n’aurions plus aucune responsabilité individuelle ? Les médecins sont formés pour exercer de manière autonome et revendiquent farouchement leur liberté de prescription, et ils seraient prêts à dire « Nous sommes harcelés par les institutions et le système » (ce qui est vrai) pour justi­fier la maltraitance qu’ils produisent ? Ce n’est ni décent, ni correct. Un médecin est (quoi qu’il en dise) un membre privilégié de la société. S’il n’est pas capable d’être bienveillant malgré les institutions, alors il ne peut pas revendiquer d’être un professionnel autonome. C’est l’un ou l’autre. La responsabilité individuelle n’est pas optionnelle quand on conduit une voiture. Elle n’est pas moins grande quand on soigne les autres.

Enfi­n, on sent chez vous un ras-le-bol qui vous a poussé à dire les choses sans ménagements ; « les brutes en blanc », ça semble fort. Ce ras-le-bol est sans doute proportionnel à l’ampleur de ce que vous dénoncez.

Le ras-le-bol date de 1973, quand j’ai commencé mes études. Et Les Brutes en Blanc, c’est une allusion aux romans de André Soubiran Les Hommes en Blanc (années 50). Je savais que ça ferait mouche et je l’assume pleinement. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

1­ Martin Winckler, de son vrai nom Marc Za­ran, a pratiqué la médecine générale de 1983 à 2008. Il est l’auteur du blog Martin Winckler’s Webzine (http://www.martinwinckler.com) et de nombreux romans et essais (dont La Maladie de Sachs, succès de librairie adapté au cinéma, Contraceptions mode d’emploi et Le Choeur des femmes, pour citer ce que nous connaissons le mieux). Il s’intéresse particulièrement à la santé des femmes (et aux séries télévisées, dont il est fin critique).

2 Référence au procès aux assises pour viols et agressions sexuelles du gynécologue André Hazout.

Photo de Martin Winckler : Claude Gassian – Flammarion

Catégories : Entretiens et portraits

1 commentaire

Le syndrome du patient silencieux | Des Cendres à l'Or · 12 juin 2018 à 9 h 51 min

[…] veille de mon rendez vous chez le dentiste, j’avais lu un article, qui s’ajoutaient à tous ceux déjà lus et il tombait à […]

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