À partir d’une récente affaire d’enfants soustraits aux soins de leurs parents dans un contexte d’accouchement mené délibérément sans assistance médicale, Inès Khallil nous propose une analyse politique et psychologique de ce type d’irruption institutionnelle dans l’intimité des familles.

Les institutions constituent les espaces où s’éprouvent et se déploient la volonté générale mais aussi ses écueils et ses contradictions. Les institutions peuvent alors être le théâtre de l’exercice du pouvoir et des conflits qui s’y jouent.

Noémie et Raphaël, déjà parents d’une petite fille de deux ans, ont de nouveau accueilli une petite fille née le 3 juin à Vitré. Cet accouchement s’est construit et a été mené sans assistance médicale. À partir de ce choix la famille a été prise dans une impasse institutionnelle qu’il apparaît pertinent d’interroger du point de vue politique et psychologique. Après avoir rappelé le déroulement des faits, j’aimerais aborder ces deux dimensions et également m’arrêter sur la thématique de l’allaitement maternel qui cristallise également des questions sur le traitement institutionnel de cette situation.

La naissance s’est passée sans complications. Le mardi suivant, le père s’est rendu à la mairie de Vitré (Ille-et-Vilaine) où l’officier de l’état civil a refusé d’enregistrer la déclaration de naissance faite par Raphaël, au motif que le certificat médical permettant d’attester de la naissance du bébé n’était pas présent et que l’attestation sur l’honneur du père n’était pas suffisante. Lorsque le jour suivant le couple et les deux enfants se rendent en mairie pour faire reconnaître leur droit à déclarer la naissance de leur fille, ils bénéficient en effet de l’enregistrement de la déclaration de naissance mais sont en même temps informés qu’un signalement a été émis à l’attention de la PMI (Protection maternelle et infantile). Ils sont alors contactés par téléphone par un professionnel de la PMI qui recueille des informations et inscrit avec les parents un rendez-vous pour pratiquer l’examen médical du nourrisson à faire avant les huit jours. Ce rendez-vous se produit le vendredi 10 juin et permet de vérifier que l’état de santé du bébé est satisfaisant. Malgré cela, les parents sont informés d’une nouvelle visite le jour même : un professionnel de la PMI devrait venir à leur domicile. Ce sont pourtant trois véhicules de la gendarmerie qui se rendent au domicile en annonçant aux parents un placement provisoire des deux enfants en pouponnière sans droit de visite. Par la suite, le couple s’est rendu en pouponnière pour apporter des vêtements aux enfants et du lait maternel pour le nourrisson, occasion où les parents ont pu apprendre qu’ils n’auraient pas l’autorisation de voir leurs deux enfants pendant trois semaines, le temps que le juge se positionne sur cette situation.

La situation vécue par ce couple peut être examinée au plan politique mais aussi au plan psychologique. D’abord, les faits présentés interpellent le politique et cela au sens étymologique : polis désigne la cité qui dans la Grèce antique a permis de sanctuariser la place de la parole dans l’organisation sociale. Le politique renvoie donc à la façon dont les choses communes font parole et débat et ramène à chaque citoyen la responsabilité et le droit à contribuer aux biens et dispositifs communs et à en bénéficier. Dans ce sens, les individus se trouvent inclus dans un collectif qui les dépasse sans les nier. Les institutions sont alors amenées à porter l’intérêt général et à réguler les différends qui émergent. Ces mêmes institutions naissent et s’imposent de par les fonctions protectrices et régulatrices qu’elles sont censées assumer.

Dans le cas de Noémie et Raphaël, les institutions (mairie, PMI, gendarmerie) se sont positionnées de façon à sanctionner une pratique, l’ANA, et plus généralement un mode de vie différent. L’ANA ne sort pas du cadre légal, pour Noémie et Raphaël celui-ci n’a pas eu de conséquences délétères avérées sur la santé de leur fille. Cette pratique sur un plan médical comporte certains risques, ce qui peut justifier son rejet, en même temps elle ne sort pas du cadre de la loi. Ce qui apparaît, c’est que l’ANA sort des normes. Comme l’a montré Roland Gori dans de nombreux essais, les normes opèrent un contrôle, une régulation des comportements qui n’est pas toujours conciliable avec le sens subjectivement construit par les individus.

Face à cette situation anormale, atopique, les institutions ont eu à s’interroger sur la sécurité et la santé de l’enfant. La marginalité ou l’étrangeté jugées ont pu venir alimenter voire biaiser les interrogations suivantes : l’enfant est-il en danger et si de tels soupçons sont soulevés, sont-ils suffisamment étayés au point de venir mettre en crise cette famille ?

Au sujet de l’ANA, des précisions méritent d’être évoquées. L’ANA a fait l’objet d’un choix pour Noémie et Raphaël, celui-ci s’ancre dans une démarche souvent critique où la réappropriation du corps et de ses fonctions peut passer par une expérience d’autonomie pensée et préparée lors de l’accouchement. L’ANA dans une logique médicale comporte des risques, en cas d’urgences – qui sont rares – la santé du bébé et/ou de la mère pourrait être en danger. En même temps, dans le cas de Noémie et Raphaël, celui-ci semblait faire l’objet d’un travail approfondi, tant sur le plan physiologique que psychologique. Ce processus d’investissement et de conscientisation pour cette étape que représente l’accouchement marque d’abord l’implication parentale, le soin et le sens que Noémie et Raphaël ont souhaité associer à cet événement inouï que représente l’accueil d’un enfant. Outre le fait que cette décision n’est pas en contradiction avec les textes législatifs, il semble délicat à partir des données recueillies d’associer à ces choix une malveillance ou, encore pire, une maltraitance qui motiverait une décision d’enlever à ces parents leurs enfants. Sur le plan politique, le traitement de cette situation relève en partie d’une instrumentalisation institutionnelle motivée par une difficulté de la part des institutions à cautionner ces écarts par rapport à la norme. Ces écarts additionnés à une tentative préventive de la part des professionnels a pu mener à une impasse.

En effet, les choix des parents semblent s’être déployés dans un processus de responsabilisation, dans leur cas, l’ANA a permis un accouchement sans douleur, dans la sérénité et la confiance au sens étymologique : cum fides, avec foi. L’ANA répond à certaines logiques qui raisonnablement prennent sens pour certains couples, ce qui pourrait motiver au sein des institutions une réflexion sur l’offre de soins en matière d’accouchement. Effectivement, cette dernière apparaît parfois lacunaire dans la considération apportée aux demandes et besoins exprimés par les familles. La confiance que j’évoque ne fait pas toujours évidence pour les familles lors des accouchements en institution, ce n’est pas le sujet de cet article mais il semble important de rappeler combien l’expérience sensible et décisive de l’accouchement peut traumatiser lorsque le médical vient en rupture avec les projets et la parole des familles. Dans ces expériences, l’accouchement peut être vécu comme une dépossession de soi au profit des logiques médicales et cela ne peut pas être encouragé au plan institutionnel.

Je me suis un peu arrêtée sur l’ANA mais il faut relever le fait que le procureur de la République a affirmé que l’ANA n’était pas en cause dans le retrait provisoire de la garde des enfants. Un risque de danger sur la santé des enfants a été évoqué, sans que celui-ci soit soutenu par les données médicales mises en avant lors de la visite pédiatrique à la PMI au cinquième jour du bébé. L’affaire a semblé ainsi se flouter, puisque c’était bien l’ANA qui avait introduit le signalement de la marie puis l’investissement de la PMI sur ce dossier.

Ainsi, sur une lecture politique au sens étymologique, les institutions sont parfois amenées à prendre des voies contradictoires avec l’intérêt réel des individus dans la mesure où elles érigent des normes et sanctionnent ceux qui s’en écartent tout en manquant parfois aux principes mêmes qui justifieraient ce pouvoir. Ainsi au niveau du droit, deux écueils ont pu être identifiés par les parents. D’une part, la déclaration de naissance n’a initialement pas été acceptée malgré les documents suffisants du père, d’autre part, lorsque les gendarmes se sont présentés au domicile parental, aucun papier n’a été présenté pour justifier du retrait des enfants d’après les propos du couple.

Finalement, c’est une interrogation éthique et psychologique qui s’ouvre dans l’observation du fonctionnement institutionnel. Les institutions agissent afin de protéger les individus, j’ai souligné qu’elles participaient aussi à préserver et asseoir les normes sociales. Ici la protection doit être questionnée et confrontée aux aspects psychologiques en jeu. Dans le cas de Noémie et Raphaël, nous parlons d’un retrait de deux enfants dont le plus jeune n’avait pas même trois semaines. Lorsque les institutions prennent la décision de retirer ces deux enfants, le souci de l’enfance doit être au premier plan de la décision. Protéger l’enfance, c’est avoir conscience de sa vulnérabilité, de sa précarité, de sa non-contenance physique mais surtout psychique. Le nouveau-né est dans cet hilflosigkeit, cette détresse insoutenable dont Freud a parlé pour qualifier l’absence de filtres et de ressources psychiques chez le nourrisson dans le traitement de la réalité. Dans ce contexte, les soins maternels primaires sont absolument nécessaires. Les travaux sur l’hospitalisme de René Spitz ont largement montré les effets vitaux des carences affectives précoces. Le pédiatre et psychanalyste Winnicott pour sa part a pu insister sur le dévouement « normal » de la mère qui s’inscrit naturellement. En observant les mères, Winnicott a pu décrire cette sensibilité très particulière et fondamentale qui leur permet de répondre aux besoins des nourrissons, il a pu appeler ce phénomène transitoire la « préoccupation maternelle primaire ». Ces quelques données ne font qu’effleurer ce qui paraît naturel à chacun : les parents normalement dévoués sont non seulement bons mais vitaux pour leurs nourrissons, bébés mais aussi enfants. Il serait possible d’écrire plus longuement sur la nécessité autant que faire se peut de permettre aux liens mère-bébé mais aussi père-bébé de se maintenir dans la continuité la plus sereine, mais cela est suffisamment admis.

Au plan psychologique, je souhaite entrer davantage dans le détail de ce qui s’est produit et ce qui continue de se produire pour cette famille. D’abord, les parents traversent un traumatisme, le traumatisme constitue une effraction où l’impensable brutalise le quotidien. L’enlèvement soudain de deux enfants de deux ans et de quelques jours représente un impensable pour des parents. Cet impensable va engager une détérioration physique et psychologique évidente chez ces derniers qui devront, malgré ces émotions insoutenables et malgré le post-partum de la mère qui la place dans une vulnérabilité encore plus forte, mettre toute leur énergie dans le rétablissement de cette situation. La détresse des parents va construire non pas une alliance avec les institutions de l’État mais une défiance qui naît d’un positionnement pouvant être jugé excessif du côté institutionnel. Je ne vais pas ici reprendre les propos de l’homme qui s’est présenté aux parents lors de la visite en pouponnière, la mère a pu en témoigner, ils ont été jugés comme de mauvais parents et menacés de ne plus voir leurs enfants s’ils maintenaient cette position affirmée dans la tentative de retrouver leurs enfants.  

Il me faut maintenant m’arrêter sur la situation psychique des deux enfants. Le premier n’a que quelques jours, le deuxième a deux ans. Le nourrisson pour commencer se trouve à une période critique totale de ses liens d’attachement. Il est dans une dépendance absolue à l’égard des soins maternels et parentaux. La chaleur de la mère, son odeur, sa présence, son étayage représentent autant de conditions vitales pour son développement affectif normal. Être brutalement séparé de ses parents est, pour ce nourrisson, du point de vue psychologique, une dévastation qui aura nécessairement des conséquences sur son devenir. En tant que psychologue clinicienne, il n’est pas possible de minimiser, réduire les enjeux qui se négocient pour chacun des membres de cette famille. Il faut ainsi également aborder la situation de la petite de deux ans, qui pour sa part et à son âge a grandement conscience de ses repères environnementaux qui ont ici été brutalisés et qui ont déterminé une détresse inouïe. La question institutionnelle qui doit être soulevée est la suivante : qui prendra en charge les conséquences au plus ou moins long terme de cette effraction ? Je parle ici des terreurs nocturnes, des pipis au lit, des angoisses et des nombreuses difficultés d’attachement qui se présenteront potentiellement alors même que cette petite fille pouvait jusqu’alors être parfaitement en confiance et harmonisée.

Un autre point ne doit pas manquer à l’analyse, il s’agit du traitement de l’allaitement maternel dans cette situation. Si l’allaitement maternel en France souffre de ses chiffres, celui-ci est vital pour une santé optimale du bébé. Les études scientifiques encore trop peu nombreuses se sont tout de même multipliées et ont permis d’affirmer les bienfaits du lait maternel au niveau physique, psychologique et cognitif, j’en réfère aux nombreuses études répertoriées par Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau. Les bienfaits de l’allaitement maternel s’articulent à une relation affective qui se produit le plus naturellement lorsque le sein est donné au bébé. Ce geste de moins en moins pratiqué demeure primordial et à soutenir autant que faire se peut, notamment par les institutions. Retiré à ses parents à quelques jours de vie, le nouveau-né a automatiquement été privé de lait maternel et des temps de réassurance lors des tétées. Dans cette période, le bébé peut perdre le réflexe de succion et n’être par la suite plus capable de téter, ce qui représente une crise potentielle regrettable puisque évitable. Par ailleurs, à côté de cette perte probable du réflexe de succion, la lactation répondant à des mécanismes physiologiques et psychologiques peut être compromise d’une part en lien avec l’absence du bébé et d’autre part en lien avec le stress intense traversé par la mère. L’ocytocine dont dépend en grande partie le maintien de la lactation est en effet inhibée par le stress.

Malgré ces épreuves, la mère a tenté, en venant à la pouponnière, de donner le sein à sa fille, cette initiative lui a été refusée et, en étant refusée, questionne le rôle que jouerait l’institution auprès de cet enfant de quelques jours qui bénéficierait vitalement de ce temps. On a tout de même accepté de prendre le lait maternel tiré. On peut encore ici voir le souci maternel premier des parents malgré la dévastation émotionnelle : une donnée supplémentaire qui montre le drame de ce retrait.   

J’ai souligné l’impasse éthique que présente le traitement institutionnel de cette situation, en effet comme je viens de l’aborder les décisions prises viennent et viendront avec certitude faire violence et traumatisme pour les quatre membres de cette famille. Cette violence impensable et déterminante semble motivée par des arguments flous et menée sans la considération psychologique suffisante pour les deux enfants. Ce cas suggère assez naturellement une stigmatisation qui serait réservée aux parents qui auraient décidé de s’écarter des dispositifs institutionnels. Loin de les y ramener, les mécanismes décrits viennent augmenter une défiance, une méfiance et cristallisent un fossé qui sera sans doute insurmontable à moins que la justice à la fois institutionnelle mais aussi sociale et collective ne permette à cette famille de retrouver un sentiment de confiance, qui serait, nécessairement, précaire.

Inès KHALLIL
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Psychologue clinicienne

Le 19 juin 2022

Inès Khallil est psychologue clinicienne. À côté de ses cinq années d’études en psychologie clinique, elle a mené une maîtrise en psychanalyse, a fait quatre années dans le cursus de philosophie et a obtenu un DU de criminologie. Très engagée dans la littérature qui constitue pour elle une vocation, elle y est investie à la fois sur le plan de la lecture et de l’écriture. À côté de l’écriture romanesque, elle construit des réflexions brèves tenant compte de ses différentes spécialités et avec une orientation politique nette.


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