Pour beaucoup, je suis ce qu’on appelle une féministe différentialiste ou essentialiste, qui n’est d’ailleurs pas un courant féministe en soi, mais une caricature de points de vue sur certaines façons de ne pas laisser sur les bords de route des luttes féministes, non seulement la plus grande partie des femmes, mais aussi toutes celles et ceux auxquels ces femmes sont matériellement et indéfectiblement liées, les enfants en premier lieu.
Féministe différentialiste, c’est-à-dire pas vraiment féministe… Pourtant, j’ai la prétention de l’être. Et même de l’être d’une manière radicale. Je prétends qu’intégrer ce qui ne peut être réduit, dissous dans l’universel et l’égal, plutôt qu’en nier la matérialité, et donc la pertinence, est le seul moyen de créer de la convivialité.
Et il y a des faits en rapport avec les femmes qui ne peuvent être dissous. Comme : ce sont les femmes qui enfantent. Ou encore : ce sont les femmes qui allaitent. Bien sûr, le langage est tellement arrangeant qu’il vous laissera affirmer sans s’émouvoir des choses très abstraites de façon très imagée comme « Ce ne sont pas les femmes qui allaitent, mais les sociétés ». L’idée sous-jacente à une telle formulation est que l’allaitement ou le non-allaitement des enfants relève davantage d’un fait culturel et social que de choix personnels. Il s’agissait, pour James Akré qui est l’auteur de cette formule, de montrer que favoriser l’allaitement implique surtout de favoriser une culture de l’allaitement. Pas de faire pression individuellement sur les mères dès la grossesse.
Tout ceci est juste mais ne remet pas en cause le fait que ce sont les femmes qui accouchent ou qui allaitent. Au-delà de la construction sociale contingente de la parturition et de l’allaitement, ou plutôt en-deça de cette construction, il y a le substrat matériel qui a sa propre logique de coercition, qui impose son « sens de la découpe » à toutes les ciselures culturelles. Ce sont peut-être les sociétés qui allaitent, mais elles ne le feront pas sans le corps des femmes, plus précisément sans leurs mamelles qui le peuvent, allaiter. Pire, ô finalisme répugnant, les mamelles sont faites pour cela. Certes pas exclusivement car elles ont quelque autre virtualité. Et pas nécessairement non plus ; les mamelles d’une femme non gravide, je le précise, n’ont aucune attente, ni aucune prétention à allaiter. Quoique… Cette incidence importante des maladies du sein chez les femmes qui n’ont jamais allaité… Comme si le non-usage d’une fonction d’un organe encrassait l’organe… Mais, bref, ni exclusivement, ni nécessairement, et néanmoins très précisément. C’est un fait biologique qui précède toute construction, écart, restriction, protocole, mise en scène culturels. Non seulement ce sont les femmes qui allaitent, précisément parce qu’elles sont pourvues des organes qui possèdent la compétence biochimique et mécanique de sécréter et d’excréter du lait humain. Mais, qui plus est, les bébés s’attendent à être allaités.
C’est cet entêtement, cette résistance qu’oppose au réductionnisme culturaliste la matière dont nous sommes faits qui m’autorise à affirmer, contre les féministes adoubées, des choses comme : l’instinct maternel, les instincts maternels ou les dispositifs instinctifs si vous préférez, existe et il est sûr, tout comme existent les instincts du nouveau-né. Ou encore : les nouveau-nés ont des « préférences sexuelles » en l’espèce d’une prédilection pour les mamelles. Ou même : les bébés ont besoin d’une mère, au mieux la leur. Et à prétendre que si le féminisme consiste en actions pour réduire les discriminations dont sont victimes les femmes, la reconnaissance de « ce que peut le corps des femmes » est l’acte fondateur même du féminisme. Déconstruire le genre implique certes une réévaluation des faits biologiques, qui sont eux-mêmes construits en tant que « faits » (sur la construction des faits, lire notamment Stengers, Sciences et pouvoirs). Mais surtout pas leur disqualification. Plutôt leur dialectisation en quelque sorte.
Si la notion de « femme » ne résiste pas à la déconstruction radicale du genre, il reste bien quelque chose en-dessous, ce « en-deça » évoqué plus haut sans lequel le mot « féminisme » n’a plus aucun sens. Ce sont bien des corps de femmes qui sont opprimés et violentés, en tout premier lieu. Et ce sont exactement les virtualités du corps féminin qui concernent la reproduction de l’espèce qui font l’objet d’un contrôle, d’une mise sous tutelle, d’une appropriation. Si les femmes sont généralement opprimées, c’est essentiellement parce qu’elles sont ou pourraient être des mères. Rien d’étonnant à ce que l’enfance du féminisme consiste en le rejet de la maternité. Mais le féminisme ne peut faire l’économie de la prise en compte du « problème de la maternité » qui est le cœur de la domination patriarcale (qui n’est pas « patriarcale » par hasard, puisqu’elle est celle du « père », antagoniste de la mère). À ce titre, le terme « materféminisme » forgé par Fabienne Lacoude pourrait bien convenir pour désigner le nouvel enjeu du féminisme, à condition que celui-ci ne jette pas le bébé avec l’eau…
Ceci étant posé, je vais vous dire un certain nombre de choses à propos des mères et des enfants. Et vous me répondrez que je ne peux pas dire cela aux mères. Mais je persisterai parce que la reconquête par les mères de ce que peut leur corps de mère est un enjeu, si non ultime, à tout le moins incontournable du féminisme, un féminisme qui serait un humanisme, un féminisme qui serait véritablement universel, parce qu’écologique.
À bientôt pour la suite.


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :