La première fois que j’ai vu Naoli Vinaver, c’était en octobre 2010 à Strasbourg à l’occasion d’une conférence internationale Midwifery Today. J’avais déjà entendu parler d’elle, lu certains de ses articles et notamment vu son magnifique film Birth Day que j’avais acheté dès sa sortie en DVD en 2008. Le sujet de l’atelier qu’elle proposait et auquel j’ai assisté à Strasbourg était « les mains, outil précieux des sages-femmes ». En l’écoutant, j’ai compris pourquoi la maïeutique était avant tout un « art », un « métier » car éminemment manuel. Les mains de la sage-femme apaisent, consolent, rassurent, sentent, savent, évaluent, soutiennent, accompagnent, aident… On est loin d’imaginer tout ce que savent et ce que peuvent les mains, habitué comme on l’est à une obstétrique soutenue, quand elle n’y est pas limitée, par la technique, l’électronique, la chimie… Je revois Naoli nous conter, car c’est une merveilleuse conteuse, comment ses mains ont pu débloquer voire littéralement débrider une femme dont le travail stagnait et qui, une fois les peurs lâchées, s’est achevé en une naissance quasi orgasmique. J’étais subjuguée, je me disais que c’était ce dont les jeunes sages-femmes avaient besoin pour prendre confiance en la vie, en elles : entendre d’authentiques récits qui pourraient les inspirer et, encore mieux, constater de leurs propres yeux le pouvoir des mains. Naoli est parmi les femmes les plus inspirantes que j’ai pu rencontrer. Et c’est avec une grande joie que je vous propose la lecture de l’entretien qu’elle m’a accordé entre deux accouchements et une escapade en Allemagne.

Quand et comment es-tu devenue sage-femme ?

Cette question appelle plusieurs réponses de niveaux différents car l’existence humaine est elle-même constituée de plusieurs plans. Pour y répondre, je n’évoque pas seulement ma formation professionnelle mais également les origines de ma passion et de ma vocation de sage-femme qui, dès le début de mon existence, a été une force motrice majeure. Déjà toute petite fille, j’adorais les bébés et tout ce qui avait trait à la grossesse. J’enlaçais toutes les femmes enceintes que je croisais dans la rue pour faire un câlin à leur ventre, à leur bébé et pour me rapprocher d’eux ! À la maison, tous les animaux domestiques gravides venaient me chercher pour accoucher dans mon giron, sur mon lit ou tout près de moi. Et je me rappelle avoir perçu leur confiance en moi et m’être sentie profondément honorée, me réjouissant de chaque naissance. Mon père me réveillait en pleine nuit pour que nous sortions ensemble assister les vaches qui mettaient bas. Il m’a appris à être calme, patiente et observatrice, respectueusement accroupie, à simplement protéger et attendre. À l’âge de 20 ans, je me suis mise à rêver de naissances de bébés et ces rêves sont venus visiter chacune de mes nuits durant plus de trois mois. Dans ces rêves, quelques éléments étaient récurrents : la femme, le bébé et moi-même étions toujours les seules personnes présentes. Mais les situations étaient des plus diverses : une rupture de la poche des eaux, une procidence du cordon ombilical, un bébé qui arrivait par le siège, ou les bras en premier, avec une présentation délicate de la tête, une hémorragie post-partum, etc. Je me suis mise à lire sur le sujet de la naissance, de plus en plus chaque jour, pour vérifier que les gestes que je faisais en rêve pour aider la mère et le bébé étaient bien la meilleure chose à faire ou la plus appropriée, et aussi pour trouver différentes réponses alternatives à ces situations. C’est ainsi que j’ai démarré mon auto-formation. Peu de temps après, j’ai rencontré des sages-femmes et des femmes enceintes et j’ai plongé avec élan dans l’univers des sages-femmes. J’ai été en apprentissage avec des sages-femmes expérimentées à la fois au Mexique et aux États-Unis, j’ai étudié dans quelques écoles de sages-femmes en Californie et au Texas et j’ai finalement reçu ma licence de sage-femme au Texas ainsi que mon certificat de sage-femme professionnelle certifiée (CPM pour Professional Certified Midwife), délivré par le NARM. L’expérience et la philosophie du métier que m’ont transmis aussi bien les sages-femmes traditionnelles mexicaines que les sages-femmes professionnelles aux pratiques non médicalisées, mais également l’exercice du métier de sage-femme à la fois dans un cadre rural et dans un cadre urbain au Mexique, m’ont apporté un large éventail d’outils et de ressources à exploiter, ce qui a immensément enrichi ma pratique.

Qu’est-ce que tu aimes dans le métier de sage-femme ?

J’aime être témoin d’une naissance et aider les femmes dans leur devenir mère. J’aime accueillir en ce monde un nouvel être humain avec le plus grand amour et le plus grand respect ; chaque enfant, par sa manière si particulière de venir au monde, m’enseigne tant de choses. J’aime sentir cette parfaite confiance en la vie et cette grâce qui les caractérisent quand ils naissent au monde. J’aime être mise au défi de découvrir, avec la mère et son bébé à naître, ce dont ils ont besoin afin que la naissance advienne. Les naissances ne sont pas toujours faciles ou simples et cela requiert de la part de la sage-femme une grande dose de patience et de créativité, et j’aime vraiment tout ce processus de compréhension de ce qui pourrait aider les femmes à défaire les nœuds secrets qui les entravent ou qui rendent une naissance difficile. Libérer le passage et aider les mères à puiser dans leurs ressources intérieures est un travail passionnant et extrêmement gratifiant. J’adore l’expression que les bébés ont sur le visage quand ils atterrissent et découvrent enfin le visage de leur mère et cet amour à l’état brut qui irradie de leurs âmes en ces instants de magie m’émeut au plus haut point. Je suis une personne très maternelle et quand je vois des bébés naître et des femmes devenir mères, je suis comblée.

Ta pratique de sage-femme est connue pour être un mélange de maïeutique [1] traditionnelle et de maïeutique moderne. Peux-tu nous en dire plus ?

J’ai vécu à la campagne dans une région du Mexique habitée par une population indigène et j’ai fait mon apprentissage et développé mon savoir auprès de nombreuses sages-femmes traditionnelles mexicaines. Du coup, avec le temps, j’ai assimilé une approche plus naturelle, plus physiologique de la naissance. Les plantes médicinales, les tisanes, les massages, les différentes techniques de rebozo [2], l’observation attentive, la compréhension de l’énergie féminine et de son équilibre chaud/froid sont les éléments avec lesquels je travaille le plus. Mais j’ai aussi appris le métier à partir d’ouvrages didactiques et auprès d’autres sages-femmes exerçant leur métier dans le paradigme de la science occidentale qui analyse le système anatomique et fonctionnel des organes reproducteurs féminins. Ainsi, les deux approches se sont combinées dans ma pratique. Mêler ces deux approches de la naissance me permet d‘optimiser ma compréhension du processus et d’améliorer les soins que je peux apporter aux femmes ; chacune des deux approches enrichit l’autre, ce qui semble sensé. Dans la plupart des cas, les soins prodigués par une sage-femme traditionnelle suffiront. Et parfois, les ressources d’une sage-femme professionnelle se révèleront très utiles. Réunir les deux approches m’a permis d’obtenir d’excellents résultats ainsi qu’un taux exceptionnellement bas de transferts hospitaliers (inférieur à 2 %). Je trouve cette richesse des ressources à la fois belle et pragmatique.

Comment la maïeutique traditionnelle peut-elle améliorer la maïeutique moderne ou occidentale ?

Je répondrai à cette question tout simplement : les femmes, quel que soit leur degré de « modernité », mobilisent leurs instincts les plus archaïques quand elles enfantent. Nous ne sommes pas des machines et ce ne sont pas les aires intellectuelles de notre cerveau qui nous permettent de donner naissance à nos enfants. Les réflexes instinctifs sont les éléments les plus profondément actifs durant un accouchement et les parturientes s’en sortent bien mieux quand elles sont soutenues par des professionnels respectueux, patients et non invasifs qui interagissent avec elles et co-créent avec elles l’expérience de la naissance. Les qualités auxquelles je fais référence sont profondément enracinées dans la pratique et la philosophie de la maïeutique traditionnelle. Plus médicalisée, la pratique moderne ou occidentale de la maïeutique a tendance à être interventionniste, dirigiste et à imposer aux femmes ses protocoles censés « les protéger des dangers de la naissance ». Mais les femmes enceintes ou qui accouchent ne sont pas des entités « modernes » ; la maïeutique moderne peut donc bien ralentir sa cadence pour adopter l’approche plus instinctive et intuitive dont font preuve à la fois les femmes qui enfantent et les sages-femmes traditionnelles.

Quelle est ta vision, ta conception de la maïeutique ?

Dans l’idéal, le métier de sage-femme consiste en soutenir les femmes selon leurs besoins individuels et ceux de leurs bébés, durant la grossesse, l’accouchement et le post-partum. Idéalement, une sage-femme devrait toujours nourrir un profond respect de l’intégrité physique et émotionnelle des femmes. C’est facile à dire car dans notre monde moderne extrêmement médicalisé, cela nécessite que les protocoles obstétricaux soient revus afin de s’adapter aux besoins particuliers de chaque femme à tout moment, plutôt que d’attendre que les femmes et les bébés s’adaptent à des protocoles établis pour le plus grand nombre. La maïeutique, dans son sens originel et idéal, consiste en soins centrés sur la femme ; et les sages-femmes s’occupent de femmes individuelles aux besoins individuels. La maïeutique traditionnelle se rapproche de la philosophie originelle de la maïeutique : elle met en œuvre les ressources nécessaires uniquement quand il y en a besoin.

Quels sont les compétences des sages-femmes traditionnelles ?

Il est impossible d’énumérer ici toutes les compétences que possèdent les sages-femmes traditionnelles car elles sont nombreuses et appartiennent à divers champs de connaissances, depuis celui des plantes médicinales jusqu’à celui des massages en passant par les points d’acupression, les diverses manières d’aborder une femme, les différentes techniques et positions destinées à aider le corps enfantant à s’ouvrir à la naissance, tel l’usage du rebozo. Voici néanmoins quelques exemples. Une sage-femme traditionnelle apprend avant tout à observer la femme avec soin et attention afin de repérer tout élément émotionnel qui pourrait être « froid ». Les énergies « froides » sont la peur, l’anxiété, le ressentiment, la colère contenue, l’insécurité, etc. Une sage-femme traditionnelle sait obtenir de nombreuses informations sur le bébé et sur l’utérus gravide uniquement grâce à ses mains, par la palpation, comme évaluer la quantité de liquide amniotique, déterminer la position exacte du bébé, mesurer son rythme cardiaque et plus encore. Elle sent toute tension dans l’utérus et sait aussi lire dans les yeux des femmes. Accéder ainsi à l’intériorité des femmes lui permet de les aider à se faire confiance, à se révéler à elles-mêmes, à s’abandonner à la naissance.

En tant que sage-femme, prends-tu aussi en charge d’autres aspects de la sexualité féminine ?

Oh que oui ! La sexualité d’une femme embrasse tous les aspects de sa vie et en tant que sage-femme et femme moi-même, je m’intéresse à tout ce qui touche à la sexualité. La grossesse et la naissance sont parmi les points culminants de notre sexualité, puisque le but biologique de la sexualité est la reproduction de l’espèce humaine. Toutefois, une sage-femme peut aussi soutenir une femme qui choisit de ne pas avoir d’enfant ou une femme qui a des difficultés à concevoir ; elle soutient alors son introspection et l’aide à mieux comprendre la complexité de ses nœuds intérieurs afin de les dénouer et guérir. Les compétences requises pour accompagner la naissance sont déjà si vastes ; la sensibilité aux autres aspects de la sexualité et la capacité à en prendre soin font partie du domaine des compétences maïeutiques. Que ce soit au plan émotionnel, psychologique, physiologique ou même spirituel, la sexualité requiert notre pleine attention car la circulation libre de notre force vitale et de notre énergie en dépend. Le flux et la santé de notre « être sexuel » ont un impact certain sur notre façon d’accoucher et notre façon d’accoucher a indubitablement un immense impact sur notre « être sexuel ».

 

Naoli sera en France du 17 au 20 juin pour une formation de quatre jours à destination des sages-femmes, des doulas et toute personne intéressée par la grossesse et la naissance. Quelques infos sur la formation ici. Et une bio par .

[1] Nous traduisons par « maïeutique » le terme anglais « midwifery » qui n’a pas d’équivalent en français. « Maïeutique » vient du grec « maieutikê » qui signifie « art de faire accoucher », de « maïa » qui signifie « sage-femme ». « Maïa » a été traduit par « obstetrix » en latin et nous aurions parfaitement été légitimes à utiliser le mot « obstétrique » pour traduire « midwifery », n’était le fait que « obstétrique » désigne vraiment de nos jours cette partie de la médecine qui traite de la grossesse et de l’accouchement et notamment des pathologies de celles-ci.

[2] Le rebozo est un châle traditionnel mexicain porté notamment par les femmes indigènes. Il est utilisé de multiples façons, aussi bien pour agrémenter sa tenue que pour se protéger du soleil ou pour porter des bébés et divers objets du quotidien. Cf infra.


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