Prendre plaisir à enfanter, voilà une idée peu commune dans notre culture dont le mythe fondateur condamne les femmes à accoucher dans la douleur, et qui considère la disponibilité de l’analgésie péridurale comme un facteur majeur d’amélioration de la condition féminine. Le plaisir ne correspond pas à l’expérience habituelle que les femmes ont de l’enfantement. Peut-être est-il, selon la formule de Debra Pascali-Bonaro, « le secret le mieux gardé des femmes [1] ».

En 1938, dans un ouvrage intitulé The Truth about Childbirth ; Lay Light on Maternal Morbidity and Mortality [2], un certain Anthony M. Ludovici demandait : « Pourquoi nous contenterions-nous d’un accouchement sans douleur pour norme ? De toute évidence, il est de notre devoir d’aspirer à rien moins qu’à la perfection et puisque nous ne pouvons concevoir la perfection d’une fonction physiologique vitale aussi étroitement reliée à la conscience que l’enfantement que si elle procure du plaisir, nous n’avons pas d’autre choix que d’établir l’enfantement agréable comme la norme, le standard auquel nous devrions aspirer pour toutes les femmes en bonne santé et en bonne condition physique. »

Prendre du plaisir durant le travail et l’expulsion de l’enfant, voire, comme on l’entend parfois, ressentir un puissant orgasme, semble être une expérience hors norme ; peut-être certains y verraient-ils l’expression d’une pathologie ou d’une perversité. Pourtant, si l’on considère la physiologie de la parturition, cela semble presque logique. La sage-femme américaine Ina May Gaskin exprime cela de façon très imagée quand elle affirme que l’énergie qui permet au bébé de s’inviter dans le ventre maternel est la même que celle qui l’en expulsera [3]. Dans Les Fonctions des orgasmes [4], Michel Odent explique que les mécanismes en jeu durant la parturition sont les mêmes que ceux du plaisir, qu’il soit érotique ou simplement charnel. Il écrit notamment que la femme qui accouche se trouve « dans un équilibre hormonal compatible avec un état orgasmique » et qualifie les hormones en jeu de « cocktail orgasmogénique ». En effet, l’ocytocine, baptisée hormone de l’amour par les physiologistes, est libérée tout au long du travail et notamment au cours de la dilatation finale du périnée, à l’instant où le bébé émerge à la vulve. Dinah raconte : « J’étais déjà maman d’un enfant quand j’ai entendu pour la première fois [NdlR : en 2002] qu’il était possible d’éprouver du plaisir en accouchant. Une de mes collègues, que j’ai dans un premier temps prise pour une folle, ne se cachait pas d’avoir ressenti un orgasme puissant pour la naissance de chacun de ses deux garçons. Comme je n’aime pas partir du principe que les gens sont fous, j’ai considéré la chose avec attention et je me suis rappelé cette sensation étonnamment agréable, mais rapidement refoulée, que j’ai eu au moment où mon gars est apparu à ma vulve. Après des heures de douleur et de peur, cette sensation m’a semblé tout à fait incongrue et presque honteuse ; était-ce un relent du conditionnement à la fatalité de la souffrance que j’avais subi comme toutes les femmes de ma culture ? La naissance de mon second enfant a en fait confirmé que ni ma collègue, ni moi n’étions folles. Quand le bébé sort de ton corps avec force, c’est une sensation extraordinaire, un autre genre de jouissance ! » Du reste, les femmes ont le privilège de pouvoir utiliser plusieurs « échelles », selon l’expression de Michel Odent, pour accéder au plaisir ; en plus du réflexe d’éjection du foetus, il y a celui du réflexe d’éjection du lait lors de l’allaitement, qu’Odent qualifie de « Voie lactée », et l’orgasme génital.

Un conditionnement positif est-il possible ?

« À chaque fois qu’une femme peut repenser à ces moments avec joie, quand les aspects physiques et émotionnels de la naissance sont entièrement vécus comme agréables, nous parlons de naissance orgasmique », écrivent Elizabeth Davis et Debra Pascali Bonaro [5]. Pourquoi n’évoque-t-on jamais, ou presque, la possibilité d’une naissance orgasmique ? Pourquoi plus de femmes ne savent-elles pas qu’elles ne sont pas condamnées à souffrir par leur biologie ? D’abord, parce que l’expérience commune de la naissance de la majorité des femmes, à tout le moins dans les sociétés occidentales où l’obstétrique s’est imposée, est une expérience de douleur. Les femmes racontent volontiers comme elles ont eu mal ; bien peu parleront de naissance orgasmique. Ensuite, elles sont imprégnées d’images caricaturales de la naissance véhiculées par le cinéma et les séries télévisées, terrorisées par des histoires de naissance effroyables racontées par des parents, des amis, etc. Du reste, si la naissance est tellement encadrée par la médecine, n’est-ce pas parce qu’elle représente un risque pour la mère et le bébé ?, pensent-elles. Or ce qui est potentiellement dangereux ne peut procurer du plaisir. CQFD ! Enfin, évoquer le plaisir durant la parturition est tabou, comme obscène. Les femmes ont peur qu’on doute de leur santé mentale ou qu’on les prenne pour des perverses et préfèrent se taire.

Dans ce contexte, elles ne peuvent que s’attendre à avoir mal et à demander une médication analgésique. Il leur sera plus difficile de vivre une expérience pour laquelle elles ne sont pas prêtes. Mais si les femmes s’attendaient à avoir du plaisir plutôt qu’à ressentir de la douleur ? Si elles étaient plutôt bercées d’histoires de naissance positives et heureuses ? Si les médias ne véhiculaient pas des représentations négatives de l’accouchement ? Si elles pouvaient assister à des naissances douces, ceci dès leur plus jeune âge ? Bien sûr, il ne s’agit pas ici de promettre à chaque femme une naissance extatique mais simplement qu’elle sache que l’expérience n’est pas improbable ou impossible, que certaines conditions la favorisent. La première de ces conditions est de la laisser libre de vivre l’expérience de l’enfantement selon les impératifs internes de son corps et de ses désirs. Car lorsqu’elle est respectée, la naissance peut revêtir cette dimension de félicité et de plénitude propre à l’orgasme. Depuis toujours, on intervient, et parfois de façon extrêmement violente, sur le corps enfantant des femmes, en lui imposant les contraintes, souvent arbitraires, des différents rites obstétricaux. Sans doute peut-on y débusquer l’origine de la plupart des dysfonctionnements du processus de parturition qui rendent la naissance si douloureuse et difficile. La naissance orgasmique n’est pas un mythe ou un voeu pieux, mais une réalité dont témoignent merveilleusement de plus en plus de femmes, libérées de l’orgasmophobie millénaire de notre culture. Sans nier l’effort intense inhérent au processus de contraction du corps qui enfante, ces femmes nous montrent qu’au-delà de la peur, le plaisir et la fête du corps sont possibles.

Un témoignage inspirant

G. relate en ces termes la naissance de son deuxième enfant : « Ce jour-là, j’ai fait l’expérience la plus extraordinaire de toute ma vie. Je me sentais tellement bien, forte, présente dans mes sensations, euphorique de rencontrer mon bébé. En totale liberté. Je n’ai presque pas ressenti de douleur (comme lors de mon premier accouchement en fait) mais j’ai pu aller jusqu’au bout et mettre au monde mon bébé dans l’extase. Je me sentais si bien, c’était si merveilleux, presque trop court. Lorsque j’ai pris mon bébé, j’en pleurais, pas parce que j’avais eu mal ou parce que j’étais fatiguée, mais bien parce que c’était déjà fini ! “Quoi c’est déjà fini ?” ai-je demandé à ma sage-femme, complètement interloquée et pas revenue dans la réalité. J’aurais pu “remettre le couvert” tout de suite. Être “partie” totalement et en même temps complètement présente dans mon corps, dans mes sensations. Oui, j’ai ressenti du plaisir. Mais rien de l’ordre de l’orgasme pendant l’acte sexuel, c’était différent et beaucoup plus puissant et au-dessus de ça finalement. J’aime en parler aux femmes autour de moi lorsque celles-ci me posent des questions, afin d’apporter une vision différente de celle véhiculée en général. »

1 La Naissance orgasmique, Elizabeth Davis, Debra Pascali-Bonaro, Éditions du Hêtre (2014).

2 « La vérité sur l’enfantement ; comprendre la morbidité et la mortalité maternelles », E. P. Dutton & Co., non traduit à ce jour, cité dans Accoucher par soi-même. Le guide de la naissance non-assistée, Laura Kaplan Shanley, Mama Éditions (Traduction Daliborka Milovanovic, 2012)

3 « The energy that gets the baby in gets the baby out. » est une formule que la sage-femme américaine Ina May Gaskin emploie régulièrement lors de ses conférences comme celles de Midwifery Today.

4 Éditions Jouvence (2010), épuisé. Réédition prévue au printemps 2018 sous le titre Les Autoroutes de la transcendance, éditions Le Hêtre Myriadis.

5 Op. cit.

Article initialement publié en novembre 2015 dans le HS9 du magazine Grandir Autrement.

Illustration : Amanda Greavette : http://amandagreavette.com/

Catégories : Naissance

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