D’un point de vue biologique, l’homme a, concernant son régime alimentaire, l’embarras du choix. Il est capable de digérer une grande variété d’aliments, contrairement à d’autres animaux tels les herbivores ou les carnassiers. La physiologie et la technologie d’Homo sapiens lui ont procuré un avantage évolutif de taille. Toutefois, toutes les cultures humaines adoptent des comportements alimentaires discriminatoires par lesquelles elles excluent certains types d’aliment, ce qui montre l’importance de l’alimentation dans la construction identitaire des différents groupes humains. C’est ce dernier aspect du rapport de l’homme à la nourriture que nous envisagerons dans cette première partie. Dans un prochain numéro, nous verrons comment la diversification à outrance de l’offre alimentaire opérée par notre civilisation occidentale a plongé les hommes dans une grande souffrance et les a menés à imaginer de nouveaux modèles alimentaires plus en accord avec leurs besoins et leurs convictions.

En biologie, pour ce qui concerne le régime alimentaire, les humains sont classés dans la catégorie des omnivores. Un omnivore est une espèce qui peut consommer, c’est-à-dire qu’elle est en mesure de les digérer plus ou moins facilement, aussi bien des aliments d’origine végétale que des aliments d’origine animale. En général, une espèce omnivore donnée ne mange pas à proprement parler de tout, d’abord parce que tout n’est pas comestible, certains aliments étant toxiques pour elle, ensuite, parce que tout n’est pas disponible, par exemple, durant les saisons froides qui offrent une moindre variété de végétaux. Aussi dit-on du régime alimentaire des omnivores qu’il est opportuniste car il varie en fonction de paramètres environnementaux ou climatiques qui modifient la disponibilité des aliments, mais aussi de paramètres individuels. En somme, un omnivore mange ce qu’il trouve et, si possible, ce qui flatte le plus son palais.

Un avantage évolutif

On voit bien l’intérêt pour une espèce animale d’un régime omnivore puisqu’il facilite son adaptation et sa survie dans un grand nombre d’environnements variés. L’homme est habituellement considéré comme un omnivore opportuniste à tendance végétarienne mais son système digestif lui permet de digérer également les protéines animales. Néanmoins, selon certains tenants du végétarisme, ce n’est pas tout à fait le cas ; sa dentition serait inadaptée (mâchoires de force moyenne, petites canines non tranchantes) et son intestin serait trop long. Cependant, on ne peut s’en tenir à l’analyse de son anatomie pour déterminer le régime alimentaire « naturel » d’Homo sapiens. « Naturel », qui signifie « non modifié par l’homme », n’a du reste pas de sens en l’occurrence puisque l’homme transforme sa nourriture depuis qu’il maîtrise le feu et fabrique des outils. Le feu rend possible la cuisson des aliments, et les outils, la chasse de grands animaux et le découpage de la viande. Or le genre Homo a évolué avec ses outils et le feu dont l’usage a permis de réduire les contraintes imposées par l’anatomie et l’environnement et ainsi d’élargir le régime alimentaire. Notre capacité à consommer de la viande, mais aussi certains végétaux, a été acquise par sélection naturelle à une période lointaine de notre préhistoire.

Un comportement éminemment culturel

On ne peut, pour l’alimentation, se référer à un quelconque modèle naturel qui précéderait les modifications culturelles (et nous comptons le développement technologique parmi ces dernières modifications) car cela reviendrait à considérer une espèce qui se précéderait elle-même c’est-à-dire l’homme avant même qu’il existe en tant qu’homme. Si l’on tient à parler de nature, l’on peut dire que celle de l’homme est de se doter d’une culture, à savoir d’un ensemble de comportements, et de codes qui les régissent, qui varient énormément en fonction du groupe humain, du lieu et de l’époque. Les hommes n’incarnent jamais les définitions simplifiées qu’en donne l’anthropologie ; bien qu’omnivores en tant qu’espèce, ils ne le sont jamais de fait, en tant qu’individus ou groupes d’individus. L’alimentation est un besoin primaire et, en même temps, le lieu d’importants investissements culturels d’une grande diversité. Ici, on ne mange pas de viande ; là, on boude les insectes, etc. On ne peut affirmer d’aucune de ces restrictions alimentaires qu’elles sont « contre-nature » ou pathologiques, à moins qu’elles compromettent manifestement la survie de ceux qui les pratiquent. Toutefois, elles ont ceci de particulier par rapport à une restriction d’origine extrinsèque (pas de fraises en hiver !) qu’elles s’insèrent dans un système de valeurs et dans une histoire. Certes, avant tout, nous héritons notre régime alimentaire de nos parents, du groupe social, culturel, religieux auquel nous appartenons. Si nous sommes nés en Inde, la probabilité que nous soyons végétariens est grande. Ainsi, nous ne choisissons pas le régime alimentaire auquel nous sommes soumis dès notre prime enfance. Et ne pas manger de sauterelles peut nous sembler aussi évident et « naturel » que pour une gazelle de ne pas manger de viande. Toutefois, ces habitudes n’en demeurent pas moins des comportements culturels acquis qui ne sont pas biologiquement contraignants. De plus, il est fréquent que les habitudes alimentaires du groupe soient questionnées et contestées par quelques-uns de ses membres pour toutes sortes de raisons (idéologiques ou sanitaires). Par exemple, des politiques de santé ou des stratégies commerciales bien menées sont en mesure de modifier en profondeur les comportements alimentaires de toute une population en très peu de temps.

Nous mangeons ce que nous sommes

Les êtres humains ne se nourrissent pas seulement d’aliments mais aussi de symboles, d’idées, de sens. Les prescriptions culturelles d’une communauté donnée manifestent son système de valeurs. En effet, le régime alimentaire est étroitement corrélé à une représentation du monde et de la façon dont l’homme doit y prendre part (voir, par exemple, comment le végétarisme se « déduit » de la philosophie non violente de l’hindouisme). Nos choix alimentaires s’appuient ainsi sur des représentations et des croyances (même lorsqu’il s’agit de croyance scientifiquement étayée) qui se rapprochent parfois de la foi religieuse. Par ailleurs, les cultures ont tendance à se différencier les unes des autres en déterminant leur ordre du mangeable respectif, leurs tendances alimentaires constituant une sorte de carte d’identité. Les choix alimentaires de l’homme sont toujours des lieux de différenciation culturelle et individuelle. Tout se passe comme si nous ne supportions pas l’indifférenciation, l’indétermination et que nous avions un besoin viscéral de nous démarquer des « autres » en prenant une direction particulière. Notre régime alimentaire nous donnerait ainsi une forme, une couleur, un horizon, une identité. L’omnivore serait alors comme un être indifférencié. Indifférencié donc inexistant ? Tel est le dilemme de l’espèce omnivore qu’est l’espèce humaine pour laquelle manger ou ne pas manger (ceci ou cela) reviendrait à être ou ne pas être (celui-ci ou celui-là). La discrimination alimentaire mettrait alors un terme à l’indétermination par l’intermédiaire d’une certaine idée de ce qu’est (ou doit être) l’homme. Elle peut ainsi être vue à la fois comme une affirmation de soi et une exclusion de l’autre qui mange différemment. Les choses se complexifient davantage quand on considère non plus l’espèce ou les grands ensembles culturels mais les individus. Et c’est précisément dans nos sociétés occidentales qui ont consacré l’intérêt supérieur de l’individu que l’on voit apparaître de nouvelles pratiques alimentaires (souvent des réhabilitations ou adaptations de pratiques qui ont eu cours autrefois ou ont cours ailleurs) et de nouvelles sous-cultures qui expriment un rejet de l’alimentation moderne (l’hyperalimentation industrielle) et tentent d’approcher par tous les moyens de l’imagination et de la réflexion une sorte d’idéal ou de « paradis perdu » de l’alimentation humaine, souvent exprimé en termes d’« alimentation naturelle » ou de « norme biologique ». Ce dernier point fera l’objet de la seconde partie de cet article ici.


1 commentaire

Le dilemme de l’omnivore : manger ou ne pas manger… Partie 2 – LE GAI SAVOIR · 29 avril 2018 à 17 h 58 min

[…] « Le dilemme de l’omnivore » dont je publie ici la seconde partie, je vous propose une réflexion d’anthropologie de […]

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