Depuis quelques décennies, un champ d’investigation nouveau qu’on appelle les sciences affectives s’est révélé particulièrement fructueux pour la réflexion sur l’éducation. Selon Catherine Gueguen1, tous nos principes éducatifs devraient être réévalués à la lumière des découvertes des neurosciences et de la psychophysiologie des affects. Ces sciences affectives viennent soutenir l’art d’être parent, ce qui a inspiré à la psychologue britannique Margot Sunderland l’expression « science of parenting2 », littéralement la « science d’être parent ».

 

Les humains s’interrogent et réfléchissent depuis des millénaires sur la meilleure façon d’éduquer les enfants. Supposons humblement que le but de l’éducation n’est rien d’autre que l’épanouissement et le bonheur des individus. Et quelques pédagogues avisés ont bien compris l’intérêt social de « fabriquer » des gens heureux. Mais comment rend-on les gens heureux ? Une réponse unique et définitive à cette question semble impossible. C’est ce qui fait de l’éducation et de la parentalité un art, une expérience mouvante, éminemment singulière, impossible à reproduire, et de ce fait, souvent incertaine et angoissante pour de nombreux nouveaux parents.

Toutefois, à défaut de nous donner la « formule scientifique » du parent parfait, les derniers développements des sciences affectives, en mettant au jour un certain nombre de faits neurologiques et physiologiques et de corrélations entre différents comportements, offrent quelques éléments objectifs qui sont, pour les parents chercheurs que nous sommes, comme des balises dans le continent inconnu, faits d’intuitions et de préjugés, de la parentalité.

 

Maturité et immaturité

Il est important de comprendre que le développement du cerveau n’est pas un processus uniforme et homogène durant lequel toutes les structures cérébrales croissent de concert et parviennent à maturité au même moment. Les décalages de maturation peuvent être très importants, ce qui permet d’expliquer certains comportements déroutants des enfants. La maturité de l’amygdale, centre de la peur, par exemple, les rend extrêmement réactifs face à ce qu’ils perçoivent comme un danger tandis que l’immaturité du cortex préfrontal au même moment les empêche d’évaluer correctement la réalité du danger. Durant les premières années de vie, le néocortex, siège des processus cognitifs, impliqué dans la régulation des émotions, est en formation et ne peut donc contrôler ce qu’on appelle le « système limbique », siège des émotions. Un enfant en proie à la peur ou à la colère n’a pas la maturité neurologique pour prendre du recul, réévaluer la situation et ainsi se contrôler et s’apaiser. Et il a donc absolument besoin d’être apaisé par des adultes. Il est ainsi déraisonnable d’attendre qu’il se comporte de façon « raisonnable ». Ce n’est que vers 5-6 ans que l’enfant commence à contrôler ses émotions. En revanche, voir ses parents réagir avec calme face à ses émotions fortes renforce chez l’enfant les circuits neuronaux entre le néocortex et le cerveau émotionnel, permettant au premier de réguler le second. Si au contraire, les parents se fâchent, punissent ou frappent, la maturation, et « l’âge de raison », sont retardés. Des recherches3 ont établi une corrélation entre un cortex préfrontal hypoactif, et donc des difficultés à réguler ses émotions, et des violences subies pendant l’enfance.

L’amygdale étant fonctionnelle dès le huitième mois de grossesse, des peurs et traumatismes, inaccessibles à la conscience, s’impriment dès le début de la vie. L’incapacité de se souvenir de ces peurs et traumatismes, due à l’immaturité de l’hippocampe, n’implique donc pas que ceux-ci ne continuent pas d’avoir un effet. On ne doit donc pas prendre à la légère les traumatismes subis dans la plus tendre enfance sous prétexte qu’on ne s’en souviendra pas.

 

Les effets du stress

Les premières années de vie représentent une période dite critique ; le cerveau est à ce moment très sensible à l’environnement, ses expériences le façonnent littéralement, déterminant les circuits et connexions neuronaux qui vont perdurer à l’âge adulte. Un environnement néfaste et surtout le stress que celui-ci induit causent des altérations du développement cérébral qui peuvent avoir des effets délétères, sur le comportement et sur la santé, à très long terme. Les stress importants vécus par la mère influencent également négativement le développement de l’enfant.

Plus le stress dure ou se répète, plus le cerveau est exposé au cortisol qui, sécrété en grande quantité, est toxique pour l’organisme. Le cortisol perturbe le facteur de croissance neuronale, freinant la neurogénèse, voire détruit les neurones et réduit le nombre de synapses, affaiblissant la neuroplasticité. Il altère le fonctionnement de l’hippocampe impliquant des problèmes d’apprentissage et des troubles de la mémoire. De plus, il excite l’amygdale, centre de la peur, ce qui induit une incapacité à penser, réfléchir, écouter. Il altère également la gaine de myéline des neurones qui accélère la transmission de l’influx nerveux ; on note des anomalies de la myélinisation chez les enfants témoins de disputes violentes répétées entre leurs parents en même temps que des états dépressifs, de l’anxiété et de l’agressivité.

Des recherches ont montré qu’une exposition prolongée ou répétée au cortisol peut entraîner des problèmes de santé, augmentation des infections, des troubles respiratoires, d’appétit, de digestion et de sommeil, voire le développement de maladies chroniques ou auto-immunes telles le diabète ou la sclérose en plaques.

Les abus physiques ont des conséquences à l’adolescence telles que l’obésité, les troubles du comportement, les addictions aux drogues ou à l’alcool, les suicides ou les comportements criminels. Les enfants maltraités présentent une diminution globale du volume de leur cerveau et notamment du cortex préfrontal ; les plus atteints sont ceux qui sont maltraités par leurs parents.

Enfin, le stress peut modifier l’expression des gènes. Il accélère par exemple le raccourcissement des télomères des chromosomes4 ce qui a pour effet une accélération du vieillissement. Les mauvais traitements altèrent les gènes mêmes impliqués dans la réponse au stress, rendant ceux qui les ont subi plus vulnérables à ce stress.

Les effets décrits ici ne concernent pas seulement les situations de stress exceptionnellement important ou les traumatismes graves. Les situations de « petit stress » si elles sont répétées entraînent les mêmes conséquences. La répétition et la durée d’exposition sont donc également à prendre en compte.

 

Les effets de l’amour

Les moments agréables, comme les relations affectueuses, amicales ou intimes sont au contraire un puissant antistress et un anxiolytique car ils s’accompagnent de production d’ocytocine, une molécule qui diminue la sécrétion de cortisol et que le Dr Kerstin Uvnäs Moberg appelle « hormone de l’amour5 ». L’ocytocine déclenche la sécrétion successive de dopamine, d’endrophines et de sérotonine qui procurent bien-être et apaisement. Le stress, à l’inverse, bloque la sécrétion de ces dernières molécules. Multiplier les interactions sociales agréables est ainsi un des meilleurs moyens de réduire le stress. De plus, l’ocytocine ancre profondément les moments heureux dans la mémoire, ce qui nous permet de disposer d’un fonds de souvenirs agréables à mobiliser en cas de blues. L’ocytocine est impliquée dans le déclenchement du comportement maternel et dans les processus d’attachement ; plus une mère ou un père s’occupe de son bébé, plus mère ou père et bébé sécrètent des hormones du bien-être et plus le lien entre eux s’intensifie. Et comme l’ocytocine aide par ailleurs à décrypter les expressions du visage et les sentiments d’autrui, elle augmente l’empathie, ce qui aide les parents à percevoir, à interpréter et à répondre de façon appropriée aux signaux de leur enfant.

Des recherches ont montré les effets du maternage et d’interactions douces et emplies de sollicitude sur le développement de diverses structures et processus cérébraux de l’enfant. Ainsi la quantité et la qualité des soins dispensés par l’adulte stimulent le développement de l’hippocampe dont le volume est au contraire diminué en cas de mauvais traitements, favorisent une meilleure myélinisation neuronale, stimulent la formation de récepteurs aux glucocorticoïdes, qui protègent l’hippocampe des effets délétères du cortisol. Le volume de plusieurs structures cérébrales comme l’amygdale ou le cortex orbito-frontal est corrélé à la qualité et à la quantité des interactions sociales.

Le fait de le consoler, de le prendre dans ses bras permet à l’enfant de réguler des fonctions vitales de son organisme perturbé par le stress ; rythmes cardiaque, respiratoire, système digestif et immunitaire retrouvent leur équilibre.

En somme, proposer à l’enfant un environnement à la fois chaleureux et stimulant (d’où l’importance du jeu) l’aide à se développer optimalement.

 

Pour conclure, j’évoquerai les neurones miroirs par lesquels nous sommes capables d’imiter, de reproduire ce que nous percevons et qui induisent donc un apprentissage implicite. Nous transmettons à nos enfants ce que nous sommes et ce que nous faisons. Une réflexion sur l’éducation implique donc d’abord une remise en cause de nos propres attitudes.

 

1 – Pour une enfance heureuse, Éditions Robert Laffont (2014).

2 – Un enfant heureux, Éditions Pearson (2006).

3 – Pour une revue de la recherche en sciences affectives, voir les trois ouvrages cités en notes.

4 – Des télomères courts sont associés à un risque plus élevé de maladies liées à l’âge et à une espérance de vie moindre.

5 – Ocytocine : l’hormone de l’amour, Éditions Le Souffle d’Or (2006).

Article initialement paru dans le n°60 du magazine Grandir Autrement.

Catégories : Éducation

2 commentaires

Parentalité, éducation, écologie radicale – LE GAI SAVOIR · 22 avril 2018 à 14 h 54 min

[…] 3 Voir « L’art et la science d’être parent ». […]

La psychohistoire : de l’origine radicale du mal – LE GAI SAVOIR · 13 septembre 2018 à 0 h 46 min

[…] 5 À ce sujet, lire l’article « L’art et la science d’être parent ». […]

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