Recherche simultanée par plusieurs individus d’une même espèce ou par plusieurs espèces différentes d’un même avantage, affrontement réglé ou irrégulier entre deux factions pour l’obtention d’un même objet, matériel ou symbolique, la compétition apparaît pour beaucoup comme un phénomène indissociable des processus vivants. Mais à en croire les naturalistes et autres experts du vivant, sans pour autant nier son existence, il faut admettre qu’elle joue un rôle beaucoup moins systématique qu’on le croit dans les mécanismes de vie. La compétition ne serait donc pas une triste fatalité. Un monde sans compétition serait-il possible ?

Une certaine lecture de l’œuvre de Darwin favorise l’interprétation des phénomènes de compétition et, partant, de sélection naturelle comme nécessaires à l’évolution et facteurs de progrès. L’histoire des espèces vivantes est ainsi vue comme l’histoire des luttes pour survivre, étant entendu que la survie se fait ipso facto au détriment de celle d’autres espèces. Ce “darwinisme” simplifie à outrance les thèses de Darwin et en retient un ensemble réduit et incomplet de notions, comme la compétition, la concurrence vitale, la lutte pour la vie, la transmission cumulative des avantages, l’élimination des moins aptes, pour les appliquer aux sociétés humaines. Ce sont des philosophes du 19e siècle lecteurs de Darwin, des Huxley ou des Spencer pour lesquels le monde n’est qu’un “spectacle de gladiateurs”, qui ont grandement contribué à diffuser l’image d’une nature agressive, égoïste et amorale. Le capitalisme avait besoin d’une théorie du progrès et d’une justification naturaliste de l’individualisme. Cette vision simpliste de la théorie de l’évolution a fourni le cadre théorique idéal pour exalter les pratiques de l’ultralibéralisme, dont les concepts contemporains de dérégulation et de déréglementation sont les plus emblématiques. Pourtant, Darwin considérait la moralité comme un fait d’évolution au même titre que la sélection naturelle. Selon Kroptokine, naturaliste, géographe, géologue et anarchiste, on ne peut invoquer, sous peine d’imposture, l’œuvre de Darwin au secours des théories libérales et du culte de la performance. D’après le naturaliste, les espèces les mieux adaptés ne sont pas les plus agressives mais les plus solidaires et la vie cherche à éviter la compétition autant qu’elle le peut. Darwin lui-même n’a pas manqué de noter que, face aux comportements agressifs, la nature a élaboré des processus coopératifs, symbioses et solidarités diverses entre espèces et individus qui ont joué un rôle déterminant dans toute l’évolution biologique et sans lesquels il serait impossible d’appréhender le fonctionnement des écosystèmes. La loi de la jungle, l’acharnement compétitif ne sont pas l’universelle norme du vivant, le premier moteur de la vie et de l’évolution, et c’est encore plus vrai de la jungle elle-même qui est un biotope particulièrement pacifique1. Les niveaux de compétition sont variables dans la nature et dans les sociétés humaines, faibles dans les sous-bois ou les associations caritatives, intenses aux abords des sources d’eau ou dans les milieux commerciaux. D’ailleurs, il arrive régulièrement que des mécanismes de compétition s’articulent à des stratégies solidaires pour l’avantage de tous, telle cette collaboration entre la chicorée, l’ail et la pâquerette décrite par Jean-Marie Pelt dans son ouvrage sur la solidarité naturelle des espèces vivantes.

Une vision très ancienne de l’humain

Si l’œuvre de Darwin a pu servir, à ses dépens, de légitimation théorique à la loi du marché et du profit, les conceptions de l’homme comme “un loup pour l’homme”, selon la locution chère aux philosophes, semblent bien plus anciennes. Là encore, ce sont souvent des courants philosophiques ou des doctrines religieuses (la Bible, déjà, parle de “nations en tumulte”) qui les élaborent et les propagent, brossant un portrait pessimiste de la “nature humaine”, vile, égoïste, méchante, imparfaite, ne trouvant le salut que dans le processus de civilisation et d’”humanisation”. Pourtant, il est davantage probable que c’est la néolithisation et l’apparition de la notion de propriété et donc des processus mêmes de civilisation consécutifs qui a renforcé les phénomènes de compétition entre les humains. Le pacifisme des sociétés paléolithiques survivantes semble un bon indice de la valeur de cette hypothèse. Dans ce nouvel environnement où les ressources sont restreintes par l’accaparement du territoire, pour survivre, il faut être le meilleur et la vie est vue comme une course ou un combat. Arriver le premier parce que c’est la meilleure place, être reconnu comme tel par ses pairs, avoir le plus de terres, de femmes, de voitures, de bijoux, d’argent, d’amis… Pourtant, la compétition rend malheureux, la première place n’admettant pas deux sièges. Elle comporte un élément évident de violence, soit physique, soit psychologique, celle par laquelle le concurrent est évincé, éliminé, humilié, battu voire détruit, que ce soit physiquement ou symboliquement. Pourquoi continue-t-on dès lors à la valoriser et l’encourager alors que les sciences de la nature ou de l’esprit montrent de plus en plus ses limites ? Les sociétés, notamment celles des pays développés, fonctionnent ainsi, mettant ses individus en compétition, obsédée par la performance et l’efficacité que cette compétition requiert : système de notation, hiérarchisation, course aux diplômes, évaluation, classification. Pour rendre l’humain plus performant, on le mesure, le quantifie, le découpe en éléments plus simples, le schématise, le simplifie. Plus concrètement, on cherche ainsi à le maîtriser. Rares sont ceux qui questionnent cette manière d’appréhender les humains. Au contraire, on envisage les phénomènes de compétition comme positifs et le dynamisme qu’ils produisent comme vecteur de progrès. Cependant, la dimension de violence de la compétition ne peut que très difficilement en être soustraite, même dans les affrontements réglés que sont les compétitions sportives.

Les enfants et la compétition

En règle générale, les enfants n’aiment pas la compétition, ils ne la recherchent pas particulièrement et peu nombreux sont ceux qu’elle stimule réellement. On imagine souvent qu’elle favorise le dépassement de soi et développe l’intelligence. Malheureusement, souvent, elle paralyse les enfants et entrave leurs apprentissages et ce d’autant plus lorsqu’elle est organisée dans un cadre artificiel qui mimerait les conditions réelles de la “vraie” vie, à savoir la société capitaliste. Malheureusement, on a les valeurs de son économie et la nôtre est hautement compétitive et agressive. Et c’est selon ses valeurs que les enfants sont éduqués et leur expérience façonnée. La compétition s’insinue dans tous les domaines car tout est prétexte à les y conditionner ; l’école, le sport, les jeux. Est-il possible d’échapper à cette hyper-sollicitation à la concurrence ? Des parents, des enseignants, des éducateurs que ce modèle de rapport entre humains insatisfait profondément ont imaginé toutes sortes de solutions pour préserver la joie de vivre des enfants pétrifiés par l’injonction à être le meilleur. Des collectifs de parents ont réclamé l’abolition des notes à l’école, se référant à un modèle d’instruction qui connaît un succès certain dans nombre de pays scandinaves. Certains parents ont même choisi de s’occuper eux-mêmes de l’instruction de leur progéniture pour leur épargner la pression d’une évaluation artificielle de la valeur de l’individu. Il n’est pas aisé d’expliquer à son enfant que les notes ne mesurent rien d’autre que sa capacité à se conformer à une consigne. Difficile aussi d’expliquer que perdre une fois n’implique pas de perdre toujours. De débarrasser, du reste, l’échec ou l’erreur de sa valence négative pour en faire apparaître le caractère fécond d’étape vers la maîtrise et la vérité. Mais on peut y parvenir en montrant à son enfant que l’acceptation et l’approbation de leur personne et de leurs actes ne dépend en aucun cas de leurs performances, en renonçant à ses attentes d’enfants parfaits. Les parents sont souvent les plus exigeants et ils ont une influence considérable sur l’estime de soi et la confiance que leurs enfants développent. Plutôt que des les inciter à se mesurer, se comparer les uns aux autres, sans doute ont-ils intérêt à les inviter à se mesurer à eux-mêmes, à dépasser leurs propres limites. Et, pourquoi pas, en leur suggérant qu’à plusieurs, on est plus fort. Aux traditionnels jeux où il s’agit d’être le seul à gagner, on on peut préférer les jeux coopératifs où il s’agit de s’unir contre le jeu lui-même (un corbeau, des pirates, etc.). Dans la catégorie des jeux coopératifs, il faut impérativement citer les jeux de rôles. Il en existe certes de tous genres et ils ne sont pas toujours très adaptés aux plus petits. Mais rien n’empêche d’en créer un soi-même avec des règles peu nombreuses et simples. Dans le jeu de rôle, les enfants ne subissent pas de contraintes oppressantes. Il n’y a pas d’autre but que de poursuivre une aventure (en éliminant une dizaine gobelins au passage), il ne s’agit pas d’évincer un adversaire ou d’être le meilleur mais bien au contraire, de mutualiser ses compétences en vue de progresser dans l’univers imaginaire que l’on construit ensemble, d’imaginer des solutions aux énigmes et impasses rencontrées et de relever les défis que le maître de jeu a conçus pour ses joueurs. Le jeu de rôle reproduit sans doute plus fidèlement les conditions réelles de la « vraie » vie que l’organisation institutionnalisée de la compétition par l’école et l’économie de marché.

Les modèles de sociétés humaines qui encouragent la compétition entre individus et groupes d’individus ne peuvent en aucun cas être satisfaisants tant au plan social qu’au plan individuel (un autre individualisme que celui que prônent les affidés de la cause libérale). Ce sont des modèles limitants et mutilants dans lesquels on ne peut concevoir l’épanouissement des uns autrement qu’au détriment des autres. Ces modèles construisent des univers compartimentés, des univers à cases où chacun est prisonnier de sa condition, où l’on ne peut circuler librement. Arguant du fait que la liberté (ou la force) s’arrête là où commence celle d’autrui, ils ne permettent pas de comprendre que la liberté et la force ne doivent pas être arrêtés ou limités mais doivent pouvoir englober dans leur mouvement la liberté et la force des autres.

 

1 – Sur le sujet de la coopération entre les espèces, on lira avec profit La Solidarité chez les plantes, les animaux, les humains de Jean-Marie Pelt (avec la collaboration de Franck Steffan), éditions Le Livre de poche (2006).

Catégories : Vivre ensemble

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