Qu’entend-on exactement par « naturel ».? Et en dessous de quel seuil considère-t-on que deux enfants sont rapprochés ? De plus, existe-t-il un critère objectif qui permette d’affirmer que deux naissances sont (trop) proches ? Pour répondre à ces questions, il nous faut examiner les diverses contraintes qui déterminent l’espacement des naissances dans nos sociétés contemporaines.

De nombreux parents considèrent que l’écart idéal, c’est entre deux et trois ans. Voyons quels sont les événements notables de la vie d’un enfant et de sa famille au moment où il atteint cet âge.

L’écart idéal : une construction sociale

Souvent, à 2-3 ans, l’enfant a acquis la maîtrise de ses sphincters urinaire et anal, et il est continent, au moins en journée. C’est aussi la période d’explosion du langage et l’enfant est davantage en capacité d’exprimer ses besoins. Comme il peut maîtriser son élimination, ses déplacements et sa communication, il est considéré comme plus autonome et nécessitant une attention moins soutenue. Deux ans, c’est aussi une prescription religieuse ou sanitaire (recommandations de l’OMS) pour la durée de l’allaitement ; un enfant indépendant nutritionnellement a moins besoin de la présence assidue de sa mère. Par ailleurs, des enfants avec deux-trois ans d’écart auraient plus d’affinités entre eux en raison de leur proximité au plan développemental et joueraient plus spontanément ensemble, seraient plus facilement « appareillables » et créeraient de ce fait davantage de lien (croit-on), ce qui permet au passage de réduire leur besoin de leur mère (de nombreuses mères parlent de leur second ou de leur troisième comme d’un enfant « qui s’élève tout seul », au sein de la fratrie). Enfin, en France, trois ans, c’est la durée du congé parental d’éducation rémunéré (à partir du second enfant). Mais c’est surtout l’âge traditionnel d’entrée en maternelle qui peut même parfois être abaissé à 2 ans. Vers 2-3 ans donc, puisqu’il est sevré, plus autonome d’un point de vue psycho-moteur, susceptible d’être mis en garde gratuitement à la maternelle, l’enfant libère le corps, l’esprit et diverses ressources matérielles de sa mère dont l’utérus, les seins, les bras, le temps et l’argent sont de nouveau disponibles pour un autre enfant.

Il est intéressant de noter que l’espacement idéal de deux-trois ans évoqué par un grand nombre de parents et de professionnels de l’enfance coïncide, non seulement avec des critères développementaux de l’enfant (identifiés comme critères d’autonomie ; mais de quelle autonomie s’agit-il ?), avec des critères matériels liés à l’organisation de la famille et de la société, des critères idéologiques et des critères sanitaires tout à la fois. Un écart inférieur à cet écart consensuel pourra être jugé comme « trop court » et, ainsi, néfaste pour l’enfant et sa mère. Du reste, diverses autorités sanitaires le confirment. Des organisations comme l’OMS ou l’UNICEF mettent en garde les femmes contre les grossesses trop nombreuses et trop rapprochées, qui sont des facteurs de risque pour la santé de la mère et de l’enfant (naissance prématurée, poids insuffisant, complications de la grossesse et de l’accouchement, etc.) [1]. « Trop rapproché » du point de vue de ces institutions qui se fondent sur des critères sanitaires et des données épidémiologiques, c’est moins de deux ans.

Et ça tombe bien, ça colle à peu près à l’écart idéal socialement et culturellement déterminé, précisément parce que cela semble correspondre à l’écart soutenable d’un point de vue biologique et évolutif. C’est à croire que la société a fait diminuer artificiellement l’espacement des naissances autant qu’elle le pouvait, à la limite du tolérable et du viable, biologiquement et évolutivement parlant, pour l’enfant et la mère. Car si l’on peut définir une borne inférieure pour l’écart, cela ne signifie pas que cette borne inférieure coïncide avec un écart optimal, c’est-à-dire qui, non seulement prévient les pathologies, mais en plus optimise le développement et l’état de santé. Deux-trois ans, n’est-ce pas déjà trop court, d’un autre point de vue ? Est-il possible de définir un écart optimal ? Et si oui, cet écart optimal est-il celui qui adviendrait « naturellement » ? Peut-on penser un espacement « naturel » des naissances ? On peut trouver quelques éléments de réponse dans les études comparatives à partir d’autres primates ou des populations nomades de chasseurs-cueilleurs.

Fécondité et environnement : un ajustement fin

« Naturel » signifie pour bon nombre de personnes « sans intervention (de la technologie) humaine ». En ce qui concerne la fécondité d’une femme, cela serait synonyme de « sans contraception ». Or on a tendance à associer, à juste titre, l’absence de contraception au rapprochement des naissances. Mais c’est occulter d’autres facteurs qui déterminent la fécondité des femmes comme le raccourcissement de la durée de l’allaitement ou la sédentarité. La génétique des populations appliquée aux primates montre que la fécondité de notre espèce est une affaire récente [2]. En d’autres termes, les humaines n’ont pas toujours été des reproductrices assidues, et cela, même à une époque où la pilule et le dispositif intra-utérin anticonceptionnels n’avaient pas été inventés. C’est donc qu’il existe d’autres modalités de régulation des naissances. La reproduction des premières populations d’hominidés a été très lente et c’est sur une période très courte du point de vue de l’évolution que Homo sapiens a (sur-)peuplé le globe en accroissant sa fécondité, c’est-à-dire en réduisant l’espacement des naissances.

Une grossesse et un allaitement ont bel et bien un coût pour la mère ; on peut le traduire en euros, en calories ou en minéraux (« Un enfant, une dent » dit un proverbe qui se décline en plusieurs langues).

Quelle que soit l’unité de mesure envisagée, la dépense d’un capital implique la nécessité de la reconstitution de ce capital si l’on veut démarrer une nouvelle grossesse sur des bases saines et ne pas entamer davantage sa santé. Pour reconstituer son capital, une femme a besoin de temps. Parallèlement, l’enfant aussi a besoin de temps pour atteindre son indépendance nutritionnelle. Ainsi, mère et enfant ont co-évolué en espaçant des naissances calibrées en fonction des besoins et de la santé de chacun.

Cependant, des modifications substantielles du mode de vie, et notamment une nourriture plus abondante, la disponibilité de substituts au lait maternel (bouillies de céréales cultivées, laits d’animaux domestiqués) et la sédentarité, ont fait sauter des contraintes qui pesaient sur la fertilité des femmes, contraintes qui pendant des millions d’années ont protégé les hominidés des naissances précoces. Ces contraintes auxquelles les ovaires sont si sensibles sont l’état nutritionnel de la mère, sa charge de travail, la quantité de lait dont a encore besoin l’enfant qui est au sein, la disponibilité des ressources, les conditions environnementales. Toute variation de ces divers facteurs a une répercussion sur la fertilité globale d’une population.

L’allaitement est le fondement du planning familial chez les primates. En effet, la stimulation fréquente des seins induit une réponse hormonale spécifique (hausse des taux de prolactine) associée à la suppression de l’ovulation. Toutefois, les facteurs biologiques sont largement influencés, pondérés par des facteurs environnementaux. Il faut plus de tétées pour bloquer l’ovulation chez une mère sédentaire que chez une mère qui a une activité physique soutenue. De même, une femme mieux nourrie, plus « grasse », est plus fertile. D’après Sarah Blaffer Hrdy, chaque fois qu’un peuple cesse d’être nomade, les intervalles entre les naissances se réduisent. Ainsi le déterminant fondamental de la régulation des populations est l’enfant, qui transforme des différences écologiques en différences démographiques. Au final, l’espacement des naissances est la conséquence de toute une organisation sociale et de tout un environnement. Et en ce sens, si les naissances rapprochées ne sont pas « naturelles », elles découlent bien de notre mode de vie et de notre façon d’élever nos enfants.

Dans nos sociétés occidentales, à la sédentarité et à l’abondance alimentaire, il faut ajouter des critères culturels. La « fenêtre de fécondité » des femmes est de plus en plus restreinte. Les femmes ont des enfants de plus en plus tard, pour toutes sortes de raisons (études supérieures, carrière professionnelle, etc.). Pressées par l’approche de la quarantaine et de la pré-ménopause, elles n’ont plus que quelques années pour concevoir deux à trois enfants. Selon l’INSEE [3], les femmes les plus diplômées commencent la constitution de leur famille plus tard que les moins diplômées, et ont des naissances plus rapprochées. On voit bien ici comment le rapprochement des naissances est une situation induite, forcée par des contraintes sociales importantes qui pèsent sur les mères et qui viennent augmenter, sur une courte période, une condition d’hyperfécondité générée par un mode de vie assez « calorifuge ». Un tel calibrage, culturellement et socialement contraint, de la maternité a forcément des conséquences en termes d’épuisement maternel, physique et psychologique.

Toutefois, c’est sans doute sur l’enfant que ces changements de mode de vie et ces contraintes ont eu l’effet le plus important. Selon Olivier Maurel, le rapprochement des naissances qui induit une dégradation de la qualité des soins dispensés aux enfants est à prendre en compte dans la genèse des sociétés violentes [4]. Et d’après Sarah Blaffer Hrdy, « les transitions graduelles du nomadisme à la sédentarisation – ce qu’on appelle la révolution néolithique – ont été vécues par les enfants comme autant de crises néonatales. » Et il est plus que douteux que dix mille ans aient suffi pour modifier les besoins de base des jeunes enfants. Si elles sont soutenables pour les mères, les naissances rapprochées le sont sans doute bien moins pour leurs enfants qui, naturellement, biologiquement, « s’attendent » à recevoir plus de soins intenses plus longtemps.

 

1 http://www.unicef.org/french/ffl/01

2 Les Instincts maternels, Sarah Blaffer Hrdy, Éditions Payot (2002).

3 http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1419#encadre1

4 Oui, la nature humaine est bonne, Olivier Maurel, Éditions Robert Laffont (2009).

Illustration: La Fratrie, Annette Pral

Cet article a initialement paru en janvier 2016 dans le n°56 du magazine Grandir Autrement


1 commentaire

Emilie Oum Kalthoum · 23 décembre 2018 à 22 h 29 min

Et concrètement, c’est quoi l’écart minimum pour le bien-être de l’enfant à ton avis et/ou d’après les études scientifiques ?

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