Un parent bienveillant est-il un genre d’hyperparent ? En fait-il trop ? C’est ce que semblent penser ceux qui dénoncent l’éducation bienveillante comme une forme d’excès ou de zèle éducatif, nocif notamment pour le parent qui, échouant à incarner le modèle parental de la bienveillance, en serait rongé par la culpabilité et en deviendrait dépressif.

Depuis plusieurs années, on étudie et dénonce l’hyperparentalité. La notion n’est pas bien définie, elle peut désigner différents styles parentaux et l’on peut y ranger à peu près tous les comportements parentaux que l’on juge « trop » : trop de sollicitations, trop d’attentions, trop de pression, trop de contrôle, trop d’exigences, trop d’attentes, trop d’interventions… Il existe de nombreuses expressions imagées ou superlatives pour désigner ces parents, trop parents [1] : parents « hélicoptères », parents « drones », parents « curling » (ces deux dernières expressions sont proposées par le psychopédagogue belge Bruno Humbeeck), parents surinvestis, surimpliqués… Il est évident que s’entendre qualifié d’hyperparent n’est pas un compliment. En effet, l’hyperparentalité constitue un large faisceau de comportements que l’on juge inadaptés car ils nuiraient aux enfants ou aux parents eux-mêmes. Si certains comportements parentaux sont dénoncés à juste titre, notamment ceux qui entravent le développement et la liberté de l’enfant, on en profite parfois pour ranger parmi ces choses extrêmes dont sont accusés ces parents de l’extrême des comportements que je qualifierais plutôt de bienveillants. Ainsi, pour certains, allaiter longtemps, dormir avec son enfant, prendre en charge son instruction relève de l’hyperparentalité. Récemment, sur les réseaux sociaux francophones, « la nouvelle norme » de la parentalité positive [2], caricaturée par certains en hyperbienveillance, a été à plusieurs reprises dénoncée et assimilée à une forme d’hyperparentalité. Les parents qui se veulent bienveillants en feraient trop, eux aussi. « Trop » signifie qu’à partir d’une certaine « dose » (de quoi au juste ? d’amour ? d’attention ?), cela devient nocif : pour l’enfant, qui serait trop gâté, mais aussi pour le parent qui en serait trop fatigué. Quelle est cette dose au-delà de laquelle c’est trop, nul ne saurait le dire. Le fait est que l’épuisement des parents qui adoptent des attitudes éducatives bienveillantes est mis sur le compte de l’attitude elle-même, qualifiée d’excessive, plutôt que sur d’autres causes plus évidentes comme, par exemple, l’isolement des mères.

Normativité

Il est très étrange de voir l’éducation bienveillante qualifiée de norme. Une norme constitue un état ordinaire, habituel, régulier et conforme à la majorité des cas. Or les pratiques de l’éducation dite bienveillante sont bien loin de caractériser la majorité des comportements éducatifs. En France, la fessée, les punitions, les chantages, les menaces, la non-écoute, le non-respect des besoins et des rythmes de l’enfant sont malheureusement tout à fait banals. D’une manière générale, les pratiques de ce qu’on appelle l’écoparentalité sont très peu répandues. L’allaitement long (comme mon amie et inspiratrice Valérie Vayer, qui est l’autrice de l’expression, je préfère dire « non-raccourci ») est quasi invisible bien que ses bénéfices pour la mère et l’enfant soient de plus en plus connus. Le sommeil partagé est toujours très mal vu. La pratique de l’instruction en famille est plus qu’anecdotique. On aimerait beaucoup que ces façons de traiter les enfants deviennent la norme !

Béatrice Kammerer décrit dans le même entretien cité en note 2 que, « selon cette norme, le parent « parfait » ne doit jamais s’énerver, jamais crier, toujours être disponible pour écouter, rassurer, négocier ». S’il existe indéniablement des parents qui ont des velléités d’infaillibilité, les penseurs de l’éducation bienveillante sont, au contraire, bien conscients de la faillibilité humaine et parentale. Ils sont bien conscients des conflits de besoins entre parents et enfants et de la faillite de nos sociétés nucléarisées à apporter aux parents tout le soutien nécessaire. S’il est si difficile de ne pas s’énerver, de ne pas crier, d’être disponible et à l’écoute, c’est bien pour toutes ces raisons, mais aussi parce que les attentes parentales sont souvent trop nombreuses et trop fortes. Le modèle parental de la bienveillance va plutôt inviter les parents à changer leur point de vue, leur environnement, leurs attentes pour accueillir ce qui est et ne pas sempiternellement être frustrés de ce qui n’est pas. Le parent « parfait », s’il en est, est le parent conscient de ses limites et qui ne prend pas prétexte de ses limites pour changer de cap et renoncer à l’horizon de la bienveillance.

Dogmatisme

On parle également, à propos de l’éducation bienveillante, de dogme. Mais il est ici important de ne pas conclure du dogmatisme des personnes au dogmatisme des idées. Des personnes peuvent en effet être dogmatiques et cela se constate quotidiennement sur les réseaux sociaux. Mais les différents penseurs de l’éducation bienveillante ne formulent pas de vérités absolues. Celle-ci consiste plutôt en un ensemble de propositions concernant les enfants et la façon de les traiter. Ces propositions n’énoncent pas des comportements types à reproduire aveuglément mais un cadre de valeurs, une éthique, un point de vue sur la personne humaine et un projet social. De nombreuses études scientifiques viennent certes confirmer des liens entre la réalisabilité de certains projets (par exemple, favoriser l’estime de soi d’un enfant) et certains comportements (par exemple, l’écoute, l’accueil inconditionnel de l’enfant). Mais la science ne doit pas être normative et prescriptive. Et d’ailleurs, elle pourrait établir d’autres corrélations : par exemple, entre un comportement obéissant et une certaine méthode éducative qui porte atteinte à l’intégrité physique et psychique. Si l’obéissance est souhaitable pour certains parents, justifie-t-elle un traitement violent ? Il est évident que non. C’est donc une éthique qui fonde les propositions de l’éducation bienveillante et pas la science. En tant qu’éthique, elle n’est ni vraie, ni fausse ; elle consiste en un choix de valeurs (de la même manière qu’en mathématiques, par exemple, on choisit un ensemble de postulats, non démontrés, ni vrais, ni faux donc, dont on déduit des énoncés cohérents). Les comportements qu’elle propose sont cohérents avec les valeurs qu’elle pose. Cette idée de cohérence me permet de discuter l’idée selon laquelle les parents barboteraient dans une mare poisseuse d’informations et d’injonctions éducatives contradictoires, par exemple « dormez avec votre enfant, c’est bien », « ne dormez pas avec votre enfant, c’est mal ». Ces deux propositions ne sont contradictoires qu’en apparence. En réalité, elles sont tout simplement incomparables car elles dépendent chacune du système de valeurs et des choix des parents qui pratiquent ou pas le sommeil partagé.

La normalité de la normativité

La société est normative, elle valorise et prescrit certains comportements, ceux-là mêmes dont la reproduction, par les jeunes générations, est censée la perpétuer. Et elle n’est pas plus normative aujourd’hui qu’il y a trois siècles. Toute culture humaine comporte un volet « éducation » et produit des normes puériculturelles et éducatives cohérentes avec les représentations et les besoins du groupe social. Et malgré cette normativité, la majorité des sociétés humaines changent, elles évoluent dit-on, ou elles s’adaptent, à elles-mêmes, à leur progrès technologique, à leurs nouveaux projets ou désirs, à leur histoire…

L’éducation bienveillante ne se résume pas à une nouvelle méthode éducative plus « vraie », plus « efficace » qu’une autre, qui permettrait de former des adultes « meilleurs » (meilleurs selon quel critère ?). Elle est plutôt un nouveau projet pour les individus et pour la société et elle propose des attitudes parentales cohérentes avec ce projet. Les parents qui adoptent une éducation bienveillante ne sont, en tant que tels, dans aucune forme quelconque d’excès. Et ils ne sont pas non plus des hyperparents qui ne seraient pas « mesurés » dans leur parentalité cousue de bienveillance. Que veut dire être « trop parent » ou être « raisonnablement parent » ? Un parent bienveillant, mais pas trop non plus ? Pourquoi allaiter longtemps serait-il être « trop mère [3] » ? Être empli de sollicitude, faire preuve de consolance, n’est-ce pas simplement être humain ? Trop humain ? Peut-être le problème se situe-t-il là : il faudrait veiller à ne pas devenir trop humain, trop tendre, car la vie est si dure et l’on doit se protéger… Quel dommage de limiter ainsi les liens et le bon.

1 – Référence à l’ouvrage du philosophe Friedrich Nietzsche Humain, trop humain (1878, 1886).

2 – Selon Béatrice Kammerer, fondatrice du site Les Vendredis intellos et autrice de Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent ? La parentalité en neuf questions qui divisent (Belin, 2017) que l’on peut lire régulièrement sur Slate ou dans les pages des magazines Grandir Autrement, L’Enfant et la Vie ou Sciences humaines, la nouvelle norme éducative tournerait beaucoup autour de la parentalité ou l’éducation dite bienveillante (voir son entretien avec la journaliste Renée Greusard : https://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/nos-vies-intimes/20170730.OBS2749/parentalite-on-ne-peut-pas-demander-ce-calme-parfait-aux-parents.html).

3 – Le 21 mai 2012, la couverture du Times montre une femme allaitant un grand enfant et titre « Are you Mom Enough ? Why attachment parenting drives some mothers to extremes – and how Dr Bill Sears became their guru » (« Êtes-vous suffisamment maman ? Pourquoi le maternage proximal conduit certaines mères à des extrêmes – et comment le Dr Sears est devenu leur gourou » ; le Dr William Sears, très apprécié à La Leche League est l’auteur de nombreux ouvrages de maternage proximal).

 

 


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