En France, ce sont traditionnellement les conservatoires qui forment les enfants à la pratique musicale. Mais les conservatoires sont des écoles de musique, c’est-à-dire que, comme les écoles d’enseignement général, ils organisent l’enseignement de la musique selon un programme, parfois rigide, et selon des cycles et niveaux scandés par des examens. Ce type de formation est parfois décourageant pour certains enfants et parents qui préfèrent organiser leurs apprentissages de la musique de façon plus libre, dans une pratique active et vivante et un esprit « unschooling ».

Selon Murielle Radault [1], le parcours d’apprentissage de la musique proposé dans les conservatoires est aberrant en raison de la place démesurée qu’y occupe le solfège, c’est-à-dire un temps trois fois supérieur à celui de la pratique de l’instrument. Cette « formation musicale », comme on l’appelle aujourd’hui, serait inadaptée aux capacités cognitives de jeunes enfants : lectures en clés multiples, chiffrages d’accords, transpositions, analyse de partitions d’orchestre, dictées complexes, etc., toutes sortes de compétences trop « cérébrales » et dont l’acquisition et la maîtrise ne sont pas indispensables dans le cadre d’une formation proposée à un public d’amateurs qui devrait plutôt privilégier les compétences rythmiques, le chant, la lecture libre. Selon Murielle Radault, l’enseignement « académique » « fabrique de l’échec » ; engendrant humiliation et frustration, il est décourageant pour les enfants, pris dans un système rigide de notation, de classement et de sanction (le « redoublement »). Il semble qu’un tel système soit destiné à sélectionner les enfants, c’est-à-dire, manifestement, à en exclure une grande partie au terme de la scolarité. Une des conséquences les plus graves en est, plus que l’exclusion, l’étouffement du désir et de l’intérêt pour la musique. Être dégoûté de la pratique musicale, quelle tristesse… L’accès à la pratique musicale ne devrait pas être soumis à de tels critères contraignants. Fort heureusement, il est possible de « déscolariser » les apprentissages musicaux de nos enfants !

« Déscolariser la pratique musicale »

Mais attention, « déscolariser la pratique musicale » ne signifie pas apprendre le piano ou la guitare ou le chant tout seul à la maison juste en appuyant sur des touches ou en pinçant ou frottant des cordes. Si l’on vise une maîtrise poussée (pas forcément professionnelle) d’un instrument, en un temps raisonnable, on peut difficilement faire l’économie de la fréquentation de « maîtres », qui ont eux-mêmes appris auprès de maîtres plus anciens des techniques élaborées tout au long de la longue histoire de la musique. On apprendra de ces maîtres ou personnes ressources soit de façon plutôt informelle, par imprégnation (telle Edith Piaf qui a appris l’art du chant dans la rue avec son père), soit de façon plus rationalisée et formelle, selon une méthode ou pédagogie élaborée, soit des deux façons ! Ainsi, on peut envisager l’apprentissage et la pratique de la musique façon « unschooling », c’est-à-dire hors cursus scolaire académique, en variant les pédagogies et les approches, mais surtout en autonomie, à son rythme et selon ses besoins. Voici deux (plus une troisième en encadré) pédagogies dites actives intéressantes pour une approche plus vivante de la musique.

Les méthodes actives

La plupart des méthodes actives d’apprentissage du solfège sont nées au vingtième siècle et se développent dans le mouvement international de l’éducation dite nouvelle qui prône une participation active des individus à leur formation, avant tout facteur d’épanouissement et de développement personnels. Ce sont en général des associations qui les diffusent même si des professeurs de conservatoire peuvent aussi les utiliser.

La pédagogie Willems

Selon Edgar Willems, musicien et pédagogue suisse d’origine belge, tout enfant doit pouvoir bénéficier d’une éducation musicale, la musique étant considérée comme un élément culturel majeur, et ceci dès le plus jeune âge car devenir musicien implique un processus long comparable à celui de l’acquisition d’une langue maternelle. De plus, la pratique doit précéder toute transmission formelle et théorique. Dans la pédagogie Willems, il s’agit d’organiser progressivement, en tenant compte du développement physiologique et psychologique de l’enfant, la perception des vibrations sonores, la matière première de la musique, pour aboutir à la conscience et la maîtrise d’un langage musical. Cette acquisition du langage musical s’opère par le travail des facultés mobilisées dans la pratique musicale : l’audition (l’oreille musicale), le sens du rythme, le chant (la justesse de la voix) et le mouvement corporel (ressentir la musique dans tout son corps). Ces facultés sont travaillées par les mémoires visuelle (graphismes, écriture et lecture du langage musical), auditive (mémorisation de groupes de sons, de mélodies, d’accords) et corporelle (gestes, motricité fine). La Fédération internationale Willems organise des formations diplômantes pour ceux qui voudraient enseigner la musique différemment : https://www.fi-willems.org. À Lyon, l’association Musique en mouvement propose un enseignement fondé sur la méthode Willems : http://www.musique-en-mouvement.asso.fr.

La pédagogie Dalcroze

Selon Émile Jacques-Dalcroze, musicien et pédagogue suisse, « on n’écoute pas la musique uniquement avec les oreilles, on l’entend résonner dans le corps tout entier, dans le cerveau et dans le coeur » (in Notes bariolées, 1948). La rythmique est un élément clé de la pédagogie Dalcroze. Elle est fondée sur la « musicalité du mouvement ». Le mouvement permet de vivre son propre corps comme premier instrument. Les notions rythmiques telles la mesure ou la pulsation et les notions harmoniques et mélodiques telles la tonalité ou l’intervalle sont perçues et conscientisées à travers les mouvements, les jeux, les exercices de coordination. Il s’agit d’ancrer dans le corps des notions que l’on envisage classiquement de manière par trop intellectuelle. Ainsi le développement des facultés musicales se fonde sur l’expérience du corps et de l’espace qu’arpente et emplit ce corps. Anne-Gabrielle Chatoux-Peter, qui enseigne la rythmique Dalcroze au conservatoire de Vincennes, nous fournit quelques exemples : « Pour enseigner la gamme, on peut passer par la danse, le mime ou le dessin. Dessiner une maison à huit étages avec des personnages avant de montrer que cette maison en langage musical, c’est une portée avec huit notes. Passer par l’imagination de l’enfant, lui faire ressentir les concepts dans son corps et pas seulement dans sa tête laisse des souvenirs qui sont indélébiles [2] » Vous trouverez plus d’informations sur l’enseignement musical selon la méthode Dalcroze sur le site http://dalcroze.fr.

Les pédagogies alternatives sont nombreuses : Martenot, et ses jeux de cartes pour apprendre le solfège, Marie Jaëll, méthode moins active fondée sur l’écoute des sons, Carl Orff, ses partitions colorées et ses xylophones à taille d’enfant dont les lames sont amovibles, ce qui permet de sélectionner la gamme pentatonique et donc de ne pas jouer faux, Suzuki, méthode pour les instruments qui peut être démarrée dès 3 ans car ne nécessitant pas de savoir lire, et nous en omettons ! Quelle que soit la méthode, il est important de choisir celle qui convient le mieux à son enfant (ou à soi-même !). Et surtout, c’est la pratique assidue, régulière, amoureuse, conviviale, de la musique, mais aussi la variété des situations d’apprentissage (on peut apprendre beaucoup en regardant une vidéo sur Internet !) qui permet de progresser et de tendre vers l’excellence, et ainsi de prendre un plaisir maximal à la pratique musicale.

1 L’Enseignement du solfège en conservatoire : un naufrage français, Éditions Yves Michel (2015).

2 https://www.francemusique. fr/emissions/le-dossier-du-jour/la-pedagogie-jaques-dalcroze-lemouvement-au-service-de-l-apprentissage-de-la-musique-10566

 

Article initialement paru en janvier 2017 dans le n°62 du magazine Grandir Autrement.

Catégories : Apprendre

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