Il n’a sans doute jamais été plus difficile d’être parent qu’aujourd’hui et notamment dans les sociétés hyper-complexes que sont les sociétés dites occidentales. Pourquoi est-ce si difficile ? Cela serait-il réellement dû à une complexité inhérente au fait d’élever un enfant (si tant est qu’être parent se réduise à cela) ? Ne sont-ce pas plutôt les buts, inaccessibles, et les normes, aliénantes, que la société assigne à la fonction parentale qui rendent l’exercice de la parentalité si ardu ? Les parents sont conseillés, pour ne pas dire harcelés, par toute une théorie de « techniciens » de la petite enfance et de l’éducation qui font office de « maîtres ès parentalités ». Mais est-ce dans les discours normatifs de ces « spécialistes » que l’on trouvera la recette, la méthode, la technique, qu’il suffirait d’apprendre et de maîtriser, pour être de « bons parents » ? Qu’est-ce que vraiment apprendre à être parent ?

Un des paradoxes de la fonction parentale consiste en ce qu’à la fois, on est (et naît) parent par un acte inaugural, un « acte de naissance parental » qui inscrira la parentalité dans notre essence, et qu’on « fait le parent », c’est-à-dire qu’on adopte un certain nombre d’attitudes et de comportements qui sont habituellement socialement attendus de la part de parents dignes de ce titre. On est donc parent quoi que l’on fasse et, en même temps, il ne suffit pas de l’être, il faut l’« agir » selon des modalités fines qui varient selon les époques et les lieux. Cette parentalité en acte ne nous tombe pas du ciel le jour de l’accouchement, force est de le constater, quand, le premier soir à la maternité, on se sent tragiquement démunie face aux pleurs de son nouveau-né. Que faire quand un bébé pleure ? On pense que le « faire » à adopter dépend d’une analyse et d’une interprétation fines des signaux envoyés par le bébé, ici les pleurs. Pleure-t-il parce qu’il a faim, parce qu’il a mal, parce qu’il a chaud ? Mais comment comprendre quelqu’un qui parle une autre langue et dont on n’a pas encore apprivoisé le langage, se demande-t-on à juste titre ? Alors, si on ne s’est pas soi-même mise à pleurer de désespoir, on finira par faire ce « truc » complètement automatique et instinctif : le prendre dans ses bras et lui parler. Instinctif parce qu’il semble que ce soit un comportement biologiquement déterminé [1]. Automatique parce que c’est ce que font les gens habituellement quand un bébé pleure et qu’on l’a tous vu faire si souvent que ça en devient presque un réflexe conditionné. Mais tout d’abord, on l’a, la plupart du temps, soi-même vécu. Vous voyez sans doute où je veux en venir : on commence à apprendre à être parent dès l’aube de sa vie et, en premier lieu, en éprouvant la préoccupation parentale sur son propre être.

Conditionnements

La façon dont vos parents se sont occupés de vous conditionne en bonne partie la façon dont vous serez vous-mêmes parents ; ils sont vos premiers modèles et vos premières références en la matière. Des modèles que, la plupart du temps, vous adopterez sans réfléchir, « au radar », parce qu’ils sont ancrés en vous et constituent pour vous la définition même de la parentalité. Et c’est aussi pour cela que j’écris que c’est « habituellement » que les gens répondent aux pleurs des enfants par les bercements et les chansons. Car dans certaines familles, dans certaines cultures, l’on considère qu’il ne faudrait pas trop prendre dans ses bras les enfants qui le réclament, que cela pourrait les gâter, que l’on en deviendrait esclave, qu’il vaut mieux mettre de la distance, le laisser pleurer dans son lit « pour qu’il comprenne qu’il y est en sécurité », et autres recommandations de cet acabit assez typiques de notre puériculture traditionnelle « séparatiste ». Il se pourrait que cela ait été le cas de votre famille, auquel cas vous pourriez être réticent.e à réagir selon ce que l’« instinct » propose aux parents primates humains que nous sommes. Et alors, si toutefois, remettant en cause cet héritage, vous vouliez répondre assidûment aux pleurs de votre bébé, vous pourriez éprouver quelque difficulté à adopter un comportement qui vous est si peu familier. Vous aurez alors besoin à la fois d’apprendre à neutraliser des comportements indésirables qui sont des réponses automatiques et d’apprendre de nouveaux comportements et de nouvelles façons d’être en relation avec vos enfants. Ce n’est d’ailleurs pas seulement notre éducation, mais aussi parfois certains discours, qu’ils soient proférés par des profanes, des experts ou des institutionnels, qui orientent notre style d’éducation. Nous nous y conformons volontiers soit parce que l’avis de certains de ces profanes nous importe, soit parce que nous avons confiance en un expert donné, en un psychologue ou un pédiatre par exemple, soit parce que les institutions font toujours plus ou moins fortement autorité. Tout cela constitue une norme sociale très contraignante à laquelle il est difficile de se soustraire, notamment parce que l’on redoute le jugement culpabilisateur, mais cela constitue aussi une autre source de conditionnement qui renforce celui de notre éducation, de notre « mythologie » familiale. Car l’éducation que nous avons reçue est souvent cohérente avec celle que promeut la culture dans laquelle nous baignons.

Remises en cause

Mais comment se défaire d’un comportement inadapté, par exemple, donner des tapes quand l’enfant désobéit ou fait une « bêtise » ? Par quel comportement plus approprié remplacer le comportement inadéquat ou indésirable ? (Est-il, du reste, nécessaire de remplacer un « faire » par un autre ? Ne vaut-il pas mieux parfois simplement remplacer un « faire » par un « ne rien faire » ?) Neutraliser un type de réponse à certains stimulus nécessite parfois une thérapie parce qu’on a besoin de réparation pour soi, pour l’enfant que l’on a été. Mais parfois un « simple » travail sur soi, soutenu de façon bienveillante et empathique par un.e conjoint.e, un.e ami.e ou un groupe de personnes, suffit. Travailler sur soi, c’est remettre en perspective, réévaluer, réagencer ses croyances, ses préjugés, ses représentations, ses valeurs, ses besoins, ses désirs… Et s’apercevoir par exemple que bien peu de valeurs méritent qu’on leur sacrifie la liberté de ses enfants. Travailler sur soi, c’est examiner les situations qui posent problème et tenter de déterminer pourquoi l’on y réagit d’une certaine manière ; il s’agit, par exemple, de pousser jusqu’au bout la logique de certains de ses comportements pour constater qu’ils sont contradictoires avec ses valeurs ou d’appliquer aux adultes certaines représentations que, sans raison valable, l’on réserve aux enfants pour découvrir qu’elles sont injustes. Ce travail de réflexion est très instructif et suffit, parfois et si l’on n’est pas soi-même trop abîmé par une enfance difficile, à écarter des attitudes incohérentes pour adopter une pratique conforme à son projet de parentalité. Dans ce travail, on peut être aidé de nombreuses manières. De nombreux livres, sites Internet, magazines, vidéos, ateliers ou stages de formation parentale proposent toutes sortes d’idées et de techniques pour devenir le parent que l’on aimerait être. Les livres et les magazines sont très intéressants car ils offrent des informations étayées qui permettent de remettre en question des mythes culturellement construits sur la puériculture et l’éducation des enfants. Les ateliers ou les stages proposent des mises en situation et des exercices qui vont donner plus de corps à ce que les textes peuvent figer dans une forme trop abstraite. Ma préférence personnelle va aux rencontres physiques et aux discussions avec des personnes partageant les mêmes préoccupations et le même projet parental. Rien de plus fécond qu’un interlocuteur bienveillant qui, par l’effet de miroir (éventuellement déformant) qu’il peut produire, vous aide à affiner votre perception d’une situation, à ajuster votre « lentille » et à embrasser une nouvelle perspective. Il existe de nombreux groupes de parents qui se réunissent régulièrement un peu partout en France. Les groupes de discussion en ligne sont également intéressants mais il faut bien avoir conscience des codes et des limites de l’expression scripturaire propre aux réseaux sociaux numériques.

Reprogrammations

Quelle que soit la forme prise par ce travail sur soi, il faut bien à un moment ou un autre, et le plus tôt sera le mieux, « passer à l’action » et être auteur de sa parentalité plutôt que se laisser téléguider par les « programmes » délétères installés par défaut dans son corps et son esprit. Car si les textes, le partage d’expériences, la réflexion aident à remettre en question la validité et la valeur d’un ancien modèle, seule l’expérience permet réellement cette « reprogrammation » qui nous fera remplacer les comportements indésirables par les comportements souhaités. Pour cela, l’arrivée d’un enfant, même d’un second voire plus, est une période particulièrement propice. En effet, toute situation nouvelle, toute « primo-expérience » est une occasion d’apprendre et d’installer durablement de nouveaux comportements et de nouvelles pratiques. Les premières expériences sont fondatrices et déterminent l’allure des suivantes ; c’est aussi bien le cas pour les enfants que pour les adultes, n’était le fait qu’en grandissant, on fait moins d’expériences inédites. L’accueil d’un enfant implique toujours un réaménagement, à la fois pratique et symbolique ou psychique, de son univers. C’est l’occasion d’expérimenter de nouveaux modes de relation, de commencer ainsi à creuser le sillon d’un nouveau circuit neuronal ; la fréquentation assidue de ce sillon le consolidera et celui-ci deviendra ainsi votre chemin de référence. Alors, les autoroutes neuronales que constituaient vos anciennes mauvaises habitudes dégénéreront peu à peu en petits sentiers de moins en moins empruntés. Il est évident que plus tôt l’on installe le type de relation parent-enfant que l’on souhaite vivre, plus ce sera facile et moins l’on aura besoin de « réparer ». Quant aux nouveaux comportements, ils s’apprennent par imitation, même si, pour certains, un instinct non abîmé existe pour les faciliter, car l’instinct ne suffit pas et les déterminismes culturels qui le contredisent sont puissants. D’où l’intérêt, par exemple, de fréquenter des femmes allaitantes si l’on souhaite allaiter.

Ainsi être parent s’apprend, se conquiert, essentiellement par l’expérience. En somme, on apprend à être parent en étant parent, comme on apprend à nager en nageant. Car si la parentalité peut être appréhendée de façon abstraite ou théorique, ce n’est que dans la pratique vivante que l’on apprend à surmonter les difficultés que l’on rencontrera immanquablement. Toutefois, il ne s’agit pas d’apprendre des techniques toutes faites, de « prêt-à-éduquer », dont la bonne exécution serait garante de succès. La réalité est rarement simplifiable en situations types et ce qui fonctionne une fois pour une personne ne fonctionnera pas forcément toujours pour tout le monde. Être parent, c’est, tout comme vivre, prendre des risques et faire des erreurs, mais surtout tirer les conclusions de celles-ci pour sans cesse réadapter son comportement et réessayer. Osez être parent, pratiquez, expérimentez, essayez de nouveaux comportements, de nouvelles réponses, et laissez-vous guider par les réactions de votre enfant. La parentalité est avant tout une relation, une aventure humaine, mouvante, imprévisible (et pas un positionnement rigide de l’adulte par rapport à l’enfant), aventure où il s’agit de s’apprivoiser mutuellement, d’apprendre à se connaître l’un l’autre pour bien (et mieux) vivre ensemble.

1 – Une vaste étude de Marc H. Bornstein et al. a montré qu’il existe, chez les mères, des comportements spécifiques transculturels constituant une réponse primaire aux pleurs des bébés, à savoir prendre ceux-ci dans ses bras et leur parler. Il a été par ailleurs montré qu’en entendant les pleurs, des zones similaires du cerveau s’activaient chez ces mères issues de onze pays différents et que ces zones cérébrales étaient liées à l’intention de se déplacer et de parler, notamment des zones frontales impliquées dans le langage et l’interprétation des sons. Lire « Neurobiology of culturally common maternal responses to infant cry », Comptes rendus de l’Académie américaine des sciences (PNAS), septembre 2017, doi: 10.1073/pnas.1712022114 : http://www.pnas.org/content/early/2017/10/17/1712022114.abstract

Article initialement paru en janvier 2018 dans le hors série n°11 du magazine Grandir Autrement.

Catégories : ApprendreÉducation

1 commentaire

Le triptyque du parent-enseignant Waldorf | Chant des Fées · 14 novembre 2018 à 9 h 01 min

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