Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875). « Scène d’accouchement ». Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.

Qu’appelle-t-on un accouchement naturel ? Pourquoi les femmes ont-elles de plus en plus de difficultés à accoucher ? Quel est le rôle de l’imaginaire collectif, des représentations culturelles de l’accouchement dans la façon de mettre les bébés au monde ? Processus physiologique pour lequel les femmes sont éminemment programmées, la parturition n’en demeure pas moins profondément ritualisée et prend, de ce fait, une grande diversité de figures façonnées à la fois par l’histoire individuelle et le contexte culturel.

Les animaux mettent bas ; les femmes accouchent. Voilà comment, en français, est résumée l’incommensurable distance, du point de vue de la parturition, entre les humaines et les autres femelles mammifères. C’est d’abord et avant tout une distinction de posture. L’adverbe bas se rapporte à la hauteur car souvent les femelles mammifères sont debout durant une grande partie du travail et même au moment de l’expulsion. Au contraire, les femelles humaines enfantent couchées, elles déposent leur progéniture sur leur couche. La représentation de la parturiente dans la position qualifiée de gynécologique ou ce qu’en médecine, on appelle décubitus dorsal, semble partagée par presque toutes les cultures occidentales et ceci, depuis plusieurs siècles, comme le suggère l’étymologie du terme « accoucher », employé dès le 12e siècle [1]. Dans presque toutes les maternités du monde occidental, au cinéma, à la télévision, dans les journaux, les femmes enfantent à plat-dos – même lorsqu’elles se retrouvent sur une île sauvage dépourvue de structure hospitalière, comme Claire Littleton, un personnage de la série télévisée Lost [2]. Mais « accoucher » ne s’applique pas seulement à celles qui enfantent. On dit aussi d’un obstétricien ou d’une sage-femme qu’ils accouchent une patiente et cette dernière se retrouve ainsi, passive aux points de vue grammatical et physique, accouchée. Ainsi, sur le tableau représentant la parturition, à l’évocation de la posture allongée s’ajoute celle, inéluctable, de l’accoucheur ou de l’accoucheuse. La représentation demeurerait inachevée si l’on n’y figurait pas tout le cortège des interventions techniques de la médecine hospitalière (sangles et étriers, poches plastiques, aiguilles, gels, comprimés, bistouris, ventouses et autres instruments d’extraction) et bien sûr, l’image de la douleur expiatoire suprême des contractions – en manière de hurlements hystériques et désespérés qu’affectionnent tant les médias audiovisuels.

Naturel, eutocique ou physiologique

La grande majorité des femmes des sociétés industrielles partagent cette vision de l’enfantement. Pire, et c’en est une conséquence directe : la grande majorité de ces femmes vivent ce genre d’accouchement. Et parmi elles, certaines espèrent « accoucher naturellement ». Mais que veut au juste une femme qui affirme vouloir accoucher naturellement ? Elle pourrait répondre qu’elle ne souhaite pas de césarienne ou pas d’analgésie péridurale ou pas de déclenchement ou pas d’hôpital, voire pas de présence médicale du tout, pas même celle de la plus discrète des sages-femmes pratiquant des accouchements à domicile. Quant à la conception médicale du naturel, les médecins ont un terme pour désigner les enfantements faciles et heureux qui n’ont nécessité que très peu d’intervention ; ils les disent « eutociques » (du grec eu-, préfixe signifiant « bien » ou « bon » et tokos, « accouchement »). Pourtant, l’eutocie, qu’on a tendance à confondre avec la physiologie ou la nature, n’est pas synonyme d’absence d’intervention et un accouchement heureux du point de vue médical ne l’est pas forcément du point de vue des parents et de leur enfant. On voit ainsi que les définitions de ce qui est naturel et simple sont subjectives, s’élaborent en fonction d’un point de vue et que la représentation du naturel est elle-même culturelle. Elles varient en fonction des groupes humains qui les envisagent, des sous-cultures que ces groupes sous-tendent – celle des gynécologues-obstétriciens en est une ; celle des réseaux « naissance naturelle » des parents en est une autre. Peut-on néanmoins proposer une caractérisation neutre et universelle de l’accouchement naturel ? Le champ lexical de la nature étant fortement connoté, certains préféreront parler de physiologie, en référence à l’étude des fonctions, généralement normales, de l’organisme humain. L’enfantement, tout comme la grossesse, est une fonction normale de l’organisme humain féminin et en tant que tel, il admet un déroulement normal (au sens de norme biologique) qui peut servir de référence. Dans le scénario physiologique, les femmes sont biochimiquement et physiquement compétentes pour accoucher et n’ont besoin d’aucune aide extérieure, si ce n’est éventuellement du soutien affectif d’une personne proche, pour mener à terme leur travail. Contrairement à ce qu’affirme l’obstétricien du film des Monty Python, Le Sens de la vie [3], les femmes sont parfaitement « qualifiées » pour cette tâche. Pourquoi alors ont-elles de plus en plus de mal à accoucher ? Pourquoi de plus en plus de bébés naissent par césarienne ou à coups d’expression abdominale, de ventouse ou de forceps ? Pourquoi le travail du corps est-il de plus en plus déclenché, soutenu, dirigé par la chimie médicamenteuse ? Pourquoi les femmes doivent-elles être guidées pour pousser leur bébé ? Pourquoi, si la parturition est un processus naturel, celle-ci a-t-elle autant besoin d’être matériellement, physiquement, techniquement encadrée et soutenue ?

Contre le bon sens physiologique

Plusieurs auteurs, dont le chirurgien-obstétricien et chercheur Michel Odent, ont montré que l’interventionnisme humain, de quelque nature qu’il soit, mais surtout médical, est un perturbateur majeur de la physiologie et cela depuis plusieurs siècles car on intervient sur le corps des femmes en travail depuis plus longtemps que l’invention de l’obstétrique moderne. L’hormone qui gouverne le processus de l’enfantement est l’ocytocine. Or, selon les termes de Michel Odent [4], l’ocytocine est une « hormone timide » ; elle n’est libérée que sous certaines conditions favorables : chaleur, sentiment de sécurité, absence de stimulations néo-corticales intempestives et donc, silence, pénombre, ne pas se sentir observée. L’adrénaline, hormone du stress, est antagonique de l’ocytocine. On comprend dès lors comment l’interventionnisme médical, fortement anxiogène, perturbe le déroulement du travail, notamment en le ralentissant, ce qui, par ricochet, augmente encore le recours à la technique : comme l’exprime si bien Eugène Ionesco dans sa Cantatrice chauve, caressez un cercle et il devient vicieux. Pourquoi alors les femmes vont-elles à l’hôpital ? Parce que toutes les femmes qui accouchent, toutes leurs copines, toutes les femmes de leur famille courent à l’hôpital, parce qu’elles n’imaginent pas pouvoir accoucher autrement. Et elles acceptent toutes ces interventions parce qu’elles les croient nécessaires et ne disposent pas de l’information suffisante pour comprendre qu’elles sont mues par des préjugés comme « il faut accoucher à l’hôpital », « il faut accoucher allongée », « la présence d’un médecin est nécessaire » ou « les contractions, ça fait horriblement mal ». Elles y vont aussi parce qu’elles ont peur. L’histoire de la souffrance, et parfois de la mort, des femmes en couches est millénaire. L’obstétrique et ses techniques d’analgésie sont souvent vues comme un progrès majeur pour les femmes enfin libérées de la sentence biblique «Tu accoucheras dans la douleur». Elles, et leurs enfants, en meurent de moins en moins ; pourtant, elles continuent de souffrir.

Vices et vertus du mimétisme

Car en effet, les images de l’accouchement que véhicule notre culture occidentale et qui alimentent notre imaginaire collectif ne sont guère réjouissantes. Ce sont souvent des choses assez effrayantes qu’on leur raconte dans les livres, les magazines, à la télévision ou à la sortie de l’école : douleur des contractions ou de l’expulsion, surtout lorsqu’elle est instrumentale (forceps, ventouse), douleur de la perfusion, de la piqûre de péridurale, douleur de la soif et de la faim, de l’immobilisation de longues heures dans une même position, douleur de l’épisiotomie, de la cicatrice de césarienne, etc. Toutes ces représentations négatives empêchent les femmes d’accoucher physiologiquement. Leur corps est certes compétent mais les entraves du psychisme, culturellement modelé et conditionné par ces représentations, sont puissantes et déterminent le corps à l’encontre de la physiologie, à dépendre de la technique médicale pour mener son oeuvre à son terme. Il ne serait pas absurde d’affirmer que, tout comme l’allaitement, l’enfantement est un art d’imitation ; naturel mais qui nécessite un apprentissage, une imprégnation positifs. Ce que les représentations contemporaines de l’accouchement à l’occidentale apprennent aux femmes, c’est de se conformer au protocole en vigueur dans la maternité qu’elles auront choisie pour accoucher, c’est d’accepter sans questionner la façon dont sera géré leur accouchement ; c’est tout sauf une école de l’autonomie et de la confiance en la foncière compétence de son corps. Ainsi c’est à un authentique déconditionnement, au moins à l’échelle individuelle (car à l’échelle sociale, les obstacles semblent insurmontables) qu’il faudra procéder si l’on veut retrouver confiance en ses capacités innées à enfanter. Pour ce faire, on peut commencer par remplacer les images négatives par de bons modèles d’enfantement à imiter (lire des récits de belles naissances naturelles, s’entourer de femmes ayant eu des expériences d’enfantement positives, etc.) ; et bien sûr, s’informer pour mieux se défendre contre un pourvoyeur de palliatifs médicamenteux trop entreprenant. Et si on a déjà une petite fille, dans la mesure du possible, si elle le souhaite et si tout se passe bien, on peut la laisser assister à l’accouchement de sa maman et ainsi être imprégnée positivement dès son plus jeune âge.

Du naturel, un peu ou passionnément

L’obstétrique moderne a sauvé des accouchements dystociques mais elle en a compliqué qui auraient été eutociques. Le modèle d’enfantement qu’elle propose aux femmes n’est pas le modèle physiologique car ce dernier l’invalide, l’exclut. Cette obstétrique se fonde sur le présupposé culturellement construit que le corps des femmes est insuffisant et que les parturientes ont besoin d’être assistées. Elle propose un modèle standardisé industriel peu respectueux des individus, de leurs besoins et de leurs désirs, qu’ils soient de naturel ou de technique, ou d’un mélange des deux. Soutenu par des théories bancales voire des spéculations éthérées, ce modèle n’a que très peu d’assise scientifique et remplace les rituels ancestraux par des pratiques d’allure tout aussi approximatives et superstitieuses. On ne peut être plus éloigné de la physiologie. La majorité des femmes, même en quête de plus de nature, ne sont pourtant pas près de renoncer au sentiment de sécurité que leur apporte un plateau technique, la disponibilité d’un médecin. Et pour bénéficier des avantages, qui existent indiscutablement et qu’il ne s’agit pas ici de remettre en cause, de l’obstétrique moderne, elles feront des compromis avec la nature ; une péridurale faiblement dosée, un monitoring ambulatoire, une position d’accouchement sur le flanc, etc. La variabilité des définitions du naturel est très grande, comme nous l’avons déjà dit. Pour les unes, il suffit qu’un accouchement se fasse par le vagin pour être qualifié de naturel, leur point de référence étant peut-être une césarienne antérieure. Pour les autres, les critères peuvent être plus exigeants. Elles pourront par exemple considérer qu’accoucher dans l’eau n’est pas naturel, l’être humain étant un mammifère terrestre [5], ou que le recours à des plantes ou de l’homéopathie pour déclencher un travail qui se fait attendre n’est pas naturel car non spontané. Elles pourraient critiquer les positions allongées, moins naturelles que les postures plus verticales qui tireraient avantage de la gravité. Pourtant, c’est tout à fait spontanément que certaines femmes choisissent la position allongée au moment de l’expulsion, simplement parce que c’est ainsi qu’elles se sentent le mieux. En matière d’enfantement naturel comme en d’autres domaines, « tous les goûts sont dans la nature » et chacun arrange celle-ci à sa propre sensibilité.

1 http://www.cnrtl.fr/definition/accoucher

2 http://www.imdb.com/title/tt0411008

3 Dans Le Sens de la vie, on voit une femme en plein travail, roulée à toute vitesse sur une civière à travers un long couloir jusqu’à une véritable « salle des machines » en manière de salle d’accouchement. Les machines bipent dans tous les sens et les médecins conversent entre eux sans prêter la moindre attention à la pauvre femme allongée à laquelle, quand elle finit par se manifester pour demander ce qu’elle doit faire, ils rétorquent « Rien, ma chère, vous n’êtes pas qualifiée ».

4 Michel Odent décrit les effets de l’ocytocine naturelle dans plusieurs de ses ouvrages, notamment dans L’Amour scientifié, 2001, Éditions Le Hêtre Myriadis (réédition 2017).

5 Mais dans son dernier ouvrage, La Naissance d’Homo, le chimpanzé marin : Quand l’outil de vient le maître (Éditions Le Hêtre Myriadis, 2017), Michel Odent se demande si l’humain ne serait pas plutôt un mammifère aquatique.

Article initialement paru en mars 2014 dans le n°45 du magazine Grandir Autrement sous le titre « Accoucher : l’oeuvre de la nature, la part de la culture ».

Catégories : Naissance

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